La désaffection

Marine Le Pen et le Front national n'ont pas... (PHOTO AP)

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Marine Le Pen et le Front national n'ont pas festoyé hier à Hénin-Beaumont.

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Yves Boisvert
La Presse

(Hénin-Beaumont) Ils appellent ça la «Salle des fêtes», mais ça ne fêtait pas trop hier soir.

C'est ici, dans cette ville du Nord, que Marine Le Pen a voté hier, vu que c'est ici que le Front national (FN) est le mieux implanté en France. Le Nord des mines de charbon fermées, le Nord ouvrier, naguère communiste.

Le maire d'Hénin-Beaumont, Steeve Briois, était d'ailleurs à Paris hier. En cas fort improbable de victoire, il entrait au cabinet dans un poste important.

J'étais donc à la Salle des fêtes. Imaginez le gymnase d'une école. C'est l'endroit où l'on vote à Beaumont, jusqu'à 19h, comme presque partout en France. Et où, avec un micro, au fur et à mesure qu'ils arrivent sur des feuilles orange, le maire adjoint annonce les résultats avec un micro pour tout Hénin-Beaumont (vous savez comment sont les fusions municipales : c'est comme à Saguenay, quand t'es à Chicoutimi, t'es nulle part ailleurs).

À 20h pile, les médias annonçaient la victoire d'Emmanuel Macron.

Une femme, la soixantaine lourde, est sortie en pleurant. Elle avait son mari au bout du fil.

«Elle finira jamais par passer! Et tu sais quoi? Les Belges ont annoncé les résultats à 19h! Comment ça se fait, ça?»

Les médias belges en effet, non tenus aux règles françaises, ont fait état de projections dès la fermeture des bureaux de scrutin. Plein de gens ici y ont vu la preuve de ce que les dés étaient pipés.

Il y avait Laïla Saï, ancienne employée de l'ambassade du Maroc à Paris, maintenant fonctionnaire française, qui faisait beaucoup de bruit pour faire savoir qu'elle soutenait Le Pen. «On aide déjà beaucoup de gens, mais il faut arrêter de faire miroiter aux malheureux africains qu'ils peuvent tous venir s'installer ici.»

Elle a pris à partie d'autres musulmans, partisans de Macron, et un débat théologique a commencé sur le Coran et les écrits qui l'accompagnent. Elle disait qu'ils la traitaient de conne, eux disaient qu'elle les traitait de terroristes.

Jean-Marc et Nathalie sont sortis de là très en colère.

«Macron, il veut mettre la retraite à 65 ans... Moi, je travaille sur les toits, j'ai 55 ans. Les gars comme moi, ou ceux qui font de la charpente et des gros ouvrages, vous pensez qu'on peut travailler jusqu'à 65? Lui, c'est facile, il est bien dans son fauteuil à écrire, pas de danger qu'il se blesse au poignet!»

Nathalie dit qu'elle ne connaît rien à la politique, mais que «monsieur» l'a convaincue.

«Faut voir comment il souffre la nuit ! Il est asthmatique et il est atteint à 5% par l'amiante. Moi, je me lève à 4h tous les matins pour aller bosser. Pour gagner quoi? Des cacahuètes, oui! Macron, c'est un riche, lui il s'en fout, il gagne combien pour son boulot?»

La conversation a été plus compliquée que ce que j'en rapporte. Les accents s'entrechoquaient. Ils me faisaient répéter et moi de même.

Certains Français savent qu'ils ont un accent. Les Ch'tis sont les seuls à s'en excuser. Nous avons sympathisé, linguistiquement parlant.

***

Au centre de la ville, des voitures klaxonnaient et à bord on criait «Ma-cron pré-si-dent!». On faisait exprès de passer devant le cinéma Espace Lumière, où 250 membres du Front national étaient réunis dans une «soirée privée» sous haute sécurité.

J'ai reconnu dans sa voiture Abdenour Oufaanite, que j'avais vu quelques instants plus tôt devant la mairie. «Des dizaines de milliers de Canadiens sont morts dans la région pendant la Première Guerre, mais des Marocains aussi, vous savez. Pendant la Seconde Guerre, les tireurs marocains se sont battus auprès des Français. Mon père est venu dans les années 50, quand la France avait besoin de travailleurs dans les mines de charbon. Le patronat français nous aimait, à l'époque. C'était fraternel entre nous. Je n'accepte pas de me faire regarder comme un étranger.»

Les mines ont fermé peu à peu dans les années 70; les anciens bastions communistes, les plus militants du pays, ont insensiblement viré FN.

***

Deux gars de 25 ans, Samuel Givers et Nassime Plancart, écoutent un peu blasés les résultats locaux entrer.

«Si Macron se croûte, il y a une chance», dit Nassime.

- Se croûte?

- S'il se plante, quoi.

Nassime, qui est brancardier, a voté socialiste en 2012. Le discrédit du président Hollande et, surtout, la performance du maire Briois l'ont mené à voter Front national. Briois, populaire au-delà des lignes partisanes, a remplacé un maire socialiste englué dans des scandales de mauvaise gestion et de corruption.

- J'ai un prénom arabe, mais je n'ai jamais connu mon père, qui s'est barré, et d'ailleurs, j'ai plein de potes musulmans qui votent Front national, faut pas croire tout ce qu'on dit.

- Les gens ne vont pas au-delà des apparences, ils ne s'informent pas, dit Samuel, enfoncé dans sa chaise.

***

Ça klaxonnait, ça ralentissait aussi exprès pour bloquer le trafic et aller narguer les gens du FN, dont on apercevait la mine funèbre à travers la vitrine du cinéma.

«Circulez, sinon je verbalise», a dit le policier au macroniste.

Il n'a pas circulé. Le policier a verbalisé, ce qui veut dire dresser un procès-verbal, bref, une contravention de 135 euros.

Deux femmes dans la trentaine regardaient la scène avec dégoût. «Honte à la France», a dit l'une d'elles. Elles ne parlaient pas du vote. L'une a un copain en Algérie et a voté Macron, l'autre a voté Le Pen avec sa fille de 18 ans, elle m'a montré les photos : un grand moment.

Non, c'est le désordre, le bruit, les Femen le matin, seins nus près de l'église pour dénoncer Le Pen.

«C'est écoeurant. Elles se respectent pas, ces filles. Mon mari me verrait comme ça, il deviendrait fou! Elles pourraient garder un t-shirt et écrire la même chose dessus, non?», me dit Catherine Bodart.

Et puis, après tout ça, nous on va vivre, mais nos enfants? Eux, ce sera survivre!

***

Se présenter comme journaliste n'est pas une bonne manière d'entrer en contact avec un électeur de Marine Le Pen un soir de défaite, vu qu'on «ne leur parle pas, on sait comment ça marche, les journalistes».

«C'est les Français qui savent pas voter!», déclare tout de même un type sortant du cinéma.

Un autre observe que dans le «bassin minier», c'est 60% de la population qui a choisi Le Pen. À terme, c'est une progression énorme, nationalement aussi.

«Macron, dans deux ans, il sera essoré, vous verrez.»

François, ancien combattant de la guerre d'Algérie et ex-policier de 75 ans, sort avec sa canne. Il me parle de la surreprésentation des Maghrébins dans les prisons de France.

«On a eu les trente glorieuses [30 années de croissance économique soutenue]; si nous étions dans cette situation, pas de problème! Ce n'est plus le cas. Mon gendre est mort d'un infarctus à 46 ans. Ma fille ne peut pas travailler; elle touchait 480 euros par mois. Son fils a trouvé un petit boulot, elle touche 380 maintenant. Un étranger arrive ici, il touche 700. Vous trouvez ça juste?», dit François.

Vérification faite, ce n'est pas le cas : un étranger seul touchera 250 euros environ. Ce qui n'améliore pas la situation de sa fille, par ailleurs. C'est en tout cas ce que bien des Français pensent : les étrangers abusent d'un système qui laisse les Français souffrir. Sans quoi, il n'y aurait pas eu 10 millions de votes Le Pen hier.

«D'ici six mois, ça va péter», conclut-il.

***

La statistique la plus intéressante après le plus faible taux de participation depuis 1969 (7%, ce qui serait un record de participation aux États-Unis de plus d'un siècle), c'est celle du vote protestataire : dans Hénin-Beaumont, sur 13 171 votants, 909 personnes ont voté «blanc» (une enveloppe vide) et 496 ont fait un vote nul (en abîmant un bulletin). C'est 10% de tous ceux qui ont voté.

On a beau dire que Macron commence avec un mandat des deux tiers, tout ça mis ensemble le met en face d'une énorme désaffection politique.




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