Trump est-il fou ?

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L'homme est vaniteux, narcissique et incohérent. Il est si émotif qu'il est inapte à gouverner.

Vous aurez sûrement reconnu ici le profil psychiatrique de Lucien Bouchard, tel que dressé par un éminent spécialiste. Le docteur Vivian Rakoff, en effet, n'était pas le premier venu, quand il a décidé de faire un diagnostic du politicien le plus populaire au Québec, il y a 20 ans. Professeur émérite, il avait dirigé 10 ans durant le département de psychiatrie de l'Université de Toronto. Depuis, il a présidé un centre de recherche et a reçu l'Ordre du Canada.

Ça ne l'a pas empêché de s'aventurer dans une sorte d'essai diagnostique à distance. Jamais, bien entendu, l'éminent psychiatre n'avait étendu Lucien Bouchard sur un divan ni ne l'avait croisé à l'épicerie.

Qu'importe, il avait saisi sa personnalité à travers certaines révélations du « patient ». La passion de M. Bouchard pour la littérature française et son indifférence à la littérature canadienne, par exemple, témoignent d'un attachement malsain à une mère patrie perdue et fantasmée, écrivait le psy. Pensez donc : l'oeuvre qu'il préfère entre toutes ? À la recherche du temps perdu !

Malade, vous dites ?

Conclusion du grand docteur Rakoff ? Lucien Bouchard souffre d'un « trouble de la personnalité esthétique ». Une affection « peu connue », selon lui. Si peu connue, en fait, qu'elle est absente du fameux DSM, ou Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, qui énonce le consensus scientifique en la matière.

La haine politique peut faire dérailler même les grands spécialistes de l'âme humaine, apparemment. Pour Rakoff, les souverainistes sont forcément xénophobes et leur chef devait nécessairement être atteint d'une maladie mentale. Non, mais faut-tu être fou pour vouloir briser un aussi beau pays !

***

Vingt ans plus tard, la même tentation de psychanalyser Donald Trump est irrésistible. Après des « portraits psychologiques » fascinants publiés ici et là, on a commencé à voir des psys aller plus loin et décrire des symptômes de troubles mentaux. On ne se contente plus de décrire sa personnalité, on le déclare malade.

Vision grandiose de lui-même, incapacité à tolérer la critique, difficulté ou incapacité à distinguer clairement la réalité, etc. Cette semaine, dans une lettre envoyée au New York Times, 35 psychiatres disent que les enjeux sont trop graves pour qu'ils se taisent plus longtemps.

« Ses paroles et son comportement suggèrent une incapacité profonde de faire preuve d'empathie. Les individus affectés de tels traits déforment la réalité pour qu'elle se conforme à leur état mental, s'en prenant aux faits et à ceux qui les rapportent (journalistes, scientifiques). [...] Nous croyons que la grande instabilité dont témoignent le discours de M. Trump et ses actions le rend incapable d'agir comme président de manière sécuritaire. »

Les experts ne fournissent pas de diagnostic, ça leur est interdit. Barry Goldwater (candidat défait à la présidence en 1964) s'était fait décrire comme un paranoïaque et même un schizophrène par certains psychiatres dans un magazine. Il avait poursuivi avec succès le périodique qui avait entrepris de fouiller son « inconscient ». Et depuis 1973, il est interdit aux psychiatres de faire ce genre de diagnostic médiatique.

Sauf qu'une rapide consultation du DSM-5 permet de décoder le langage des psys au sujet de Trump : on décrit les symptômes d'un « trouble de la personnalité narcissique ».

***

Il faut en finir avec cette « tendance à surdiagnostiquer pour dénoncer les attitudes qu'on n'aime pas », a répliqué dans le même journal un autre psychiatre, Allen Frances. Les politiciens devraient être dénoncés pour leurs actions et leur comportement, pas pour l'état de santé mentale qu'on leur attribue, dit-il.

Pour commencer, un diagnostic à distance ne vaut évidemment rien. Ensuite, la présence évidente de « traits » de personnalité ne permet pas de conclure à un « trouble ». On a tous des traits de personnalité et il suffit de lire la description des différents troubles de la personnalité pour finir par croire qu'on en est atteint. C'est la quantité et l'intensité de ces traits qui permettent de conclure à une « maladie ».

Sans compter qu'on insulte ceux qui souffrent vraiment de maladie mentale, et qui en arrachent pour vrai. Trump, au contraire, triomphe.

Comme si la disqualification ultime était psychiatrique : il est fou !

Il suffit pourtant que ses politiques soient exécrables.

Churchill a lutté toute sa vie avec la dépression, son « black dog », qui revenait le hanter périodiquement. Est-ce que ça le disqualifiait ?

Ce qui ne signifie nullement que Trump n'est pas dangereux. Mais à moins de le voir délirer (médicalement), la façon de lutter contre la présidence de Trump est par la contestation de son action politique. Pas en s'attaquant à sa maladie mentale supposée ou à sa personnalité - qu'un psychologue a classée probablement justement comme la plus déficiente en « agréabilité » de toute l'histoire présidentielle américaine...

«Sans compter qu'on insulte ceux qui souffrent vraiment de maladie mentale, et qui en arrachent pour vrai. Trump, au contraire, triomphe.»





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