Le miroir fluo du déclin

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Yves Boisvert
La Presse

Ce matin, je ne sais pas si le monde est devenu beaucoup plus laid ou s'il se révèle simplement un peu plus clairement tel qu'il est.

C'est une certaine idée de la politique qui vient de s'écrouler. Mais, peut-être plus exactement, ce système mourait tranquillement.

Quel système ? Un système très imparfait où l'on présume quand même de la rationalité des électeurs. Où le choc des idées fera, à terme, chaotiquement triompher le meilleur... Un peu de vérité... Un système politique qui force les candidats à s'affronter. À exposer leurs idées, leur caractère, leur expérience pendant de longs mois. Le tout devant l'oeil scrutateur des médias.

Tant et si bien qu'à la fin, on aura éliminé les incompétents, les extrémistes, les imposteurs, les corrompus.

Un système qui, aux États-Unis, ne donne pas toujours Jefferson ou Lincoln ou Roosevelt. Mais un système qui ramène tout au centre.

Pas cette fois. Ou devrait-on dire : plus maintenant ?

***

Donald Trump n'était pas censé se rendre à Noël 2015 comme candidat à l'investiture républicaine. Le choc a été total pour tous les analystes. Mais on a fini par fournir une explication. Avec tout autant de certitude, ils ont dit : arriver premier dans une lutte à 12 quand on a la plus grande notoriété dans un parti de droite, c'est une chose. Mais convaincre la majorité des Américains ? Allons, ce n'est pas de la téléréalité !

Il devra se recentrer, sinon ce sera la pire défaite de l'histoire électorale américaine.

C'était logique, c'était évident, c'était rassurant. On avait les preuves. On pouvait trouver des exemples historiques jusqu'à demain pour appuyer cette thèse.

Eh ben... C'était tout faux.

***

Ceux qui disent que « les médias ont créé Donald Trump » ont aussi tout faux. « Les médias » ont à peu près tous été descendus en flammes par Trump, y compris certains journalistes de Fox. À peu près aucun journal ne l'a soutenu. Jour après jour après jour, les journaux, les grandes stations de télé, les magazines révélaient un peu mieux l'imposture Trump, ses fiascos, ses agressions sexuelles...

Tout ça faisait bouger l'aiguille de l'opinion un temps.

Mais une force sourde, une Amérique invisible, le ramenait invariablement vers le haut.

Même diffuser intégralement un discours improvisé et absurde de Trump semblait la meilleure manière d'exposer son incompétence terminale, son caractère insupportable...

Ça ne le tuait jamais. Ça le renforçait.

Le magazine Time a fait deux unes spectaculaires avec un portrait stylisé de Trump intitulées « The Meltdown », puis « Total Meltdown » : L'effondrement. L'effondrement total...

Ça semblait incontestable, magnifique et définitif. Trump s'en était pris aux parents musulmans d'un soldat mort à la guerre. Ce n'était que la plus récente de ses ignominies.

Tiens, avez-vous noté à quel point ce magazine est devenu mince, faute d'annonceurs, en perte de lectorat ? En tout cas...

Ce matin, s'il y a un effondrement, c'est celui de l'influence des médias au sens où l'élite éduquée l'entend. Ceux qui faisaient ou défaisaient des politiciens, qui mettaient de l'avant les enjeux, qui exposaient les thèses et antithèses selon des codes apparemment immuables... Tout ça, qui a été au coeur de la démocratie américaine depuis un siècle et demi... Tout ça est en train de s'effondrer. Dans le prochain cycle électoral, personne n'a la moindre idée de ce que sera le paysage médiatique.

Des millions n'écoutent tout simplement plus. Ne croient plus. Ne veulent rien savoir. Ni des médias ni de Washington.

 Ces millions passent par d'autres canaux pour se faire une idée. Alors, en tentant de deviner ce que « l'opinion publique » pense, comment elle réagit, on fait fausse route, si l'on se fie uniquement à la « couverture médiatique » au sens traditionnel.

Le jeu se joue pour plusieurs sur des terrains invisibles à l'oeil nu. Médias sociaux ? Mais aussi « talk radio ». Et qui dit « talk radio » dit beaucoup « trash radio ». Toutes choses en dehors de la captation des radars...

Oui, bon, mais le Parti républicain l'a lâché... Les démocrates sont bien mieux organisés... Les femmes vont voter en masse pour Clinton...

Encore faux. Les mêmes causes apparentes ne produisent plus les mêmes effets.

***

Les mêmes qui expliquaient d'avance la victoire de Clinton expliquent maintenant sa défaite. La colère des Américains, des sans-voix : voilà la raison.

Mais dans les années 30, pendant la Grande Dépression, sans sécurité sociale, pendant qu'ils perdaient leurs terres et n'avaient pas d'emploi, les Américains avaient d'au moins aussi bonnes raisons d'être en colère. C'est Franklin Roosevelt qui a été élu, sous le signe de la réforme. De l'espoir.

Sans doute la compétence manifeste de Clinton ne faisait-elle pas le poids face à son lourd passé de politicienne officielle. More of the same...

Alors le changement cette année a les traits non pas de l'espoir, mais de la hargne, de la revanche, de l'agression...

Même s'il avait perdu, Donald Trump aurait saccagé, défiguré la politique américaine pour une génération. Mais il a gagné.

Et ce matin, je ne sais plus s'il vient de rendre ce monde juste un peu pire, ou s'il n'est que le miroir fluorescent de son déclin.

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