L'ordre politique

L'ancien ministre de la Sécurité publique Stéphane Bergeron... (Photo Simon Séguin-Bertrand, archives Le Droit)

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L'ancien ministre de la Sécurité publique Stéphane Bergeron a nié hier toute responsabilité dans l'espionnage de journalistes par la Sûreté du Québec. Il a soutenu n'avoir jamais été informé que les policiers utiliseraient ce recours.

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Yves Boisvert
La Presse

Il y avait quelque chose de grotesque à entendre Stéphane Bergeron, hier, jurer qu'il n'avait pas « autorisé l'espionnage de journalistes ».

Évidemment qu'il n'a pas autorisé ça. Il a cependant passé une commande politique au grand patron de la Sûreté du Québec. Et il a créé les conditions pour ce dérapage.

Ce matin de septembre 2013, M. Bergeron, ministre de la Sécurité publique du gouvernement Marois, reçoit une lettre du président de la FTQ, Michel Arsenault. Arsenault est furieux : les médias révèlent depuis un certain temps qu'il a été la cible d'une enquête criminelle de la Sûreté du Québec de 2007 à 2009 sur l'infiltration du crime organisé dans la construction ; ils révèlent aussi que la SQ a avisé le gouvernement Charest de cette enquête « sensible » ; et un membre du gouvernement libéral a averti Arsenault qu'il faisait l'objet d'une enquête. L'enquête a avorté. (Tout ceci sera confirmé en novembre 2013 à la commission Charbonneau.)

Ce jour de septembre 2013, donc, Michel Arsenault est furieux que des détails de cette enquête aient été divulgués dans les médias. Au lieu de se plaindre à la SQ, il écrit au ministre Bergeron.

Hier, M. Bergeron a affirmé qu'il n'était pas vraiment intéressé par « les états d'âme » de M. Arsenault. Ce qui l'intriguait, c'était plutôt la fuite de l'enquête au gouvernement libéral.

Il appelle immédiatement le chef de la SQ, Mario Laprise. C'est M. Bergeron lui-même qui a nommé M. Laprise, en écartant son prédécesseur Richard Deschênes.

Et que fait M. Laprise ? Enquête-t-il sur la personne du gouvernement Charest qui a fait une indiscrétion à Michel Arsenault ? Indiscrétion qui a apparemment fait capoter l'enquête ? Non, il déclenche une enquête sur la fuite d'information... dans les médias.

Autrement dit, ce qui était grave, ce n'était pas l'interruption d'une enquête majeure parce que le gouvernement libéral en avait avisé Michel Arsenault (ça pourrait ressembler, au pire, à une entrave à la justice...). Non, ce qui était grave, c'est que les médias révèlent l'histoire. Manifestement, la SQ en avait déjà assez des fuites dans les médias. Mais si en plus le ministre appelle...

Dans un tel état d'urgence, les vannes étaient ouvertes. Il devenait acceptable qu'un policier aille jusqu'à obtenir les relevés téléphoniques de six journalistes.

Je suis convaincu que M. Bergeron ne s'attendait pas à ce qu'on espionne les journalistes. Mais qu'il appelle ça « une question », qu'il appelle ça une demande de reddition de comptes, à la fin, c'est un ordre politique qu'il a passé à « son » chef de la SQ. Et cet ordre était clair : comment ça se fait qu'il y a des fuites chez vous ? Explique-moi donc ça...

***

Quand les ordres viennent de haut, la pression est forte. Et quand la pression est forte, on prend tous les moyens à sa disposition. Ce qu'il fallait découvrir ici, c'était « la taupe », ou « les taupes » de la SQ. Et quel moyen plus simple que de cibler tous les journalistes qui ont pu toucher à cette histoire ?

En ayant accès aux données des relevés téléphoniques, on retracera bien la foutue taupe...

Évidemment, en passant la gratte dans les données téléphoniques, en les épluchant une à une, on ramasse plein d'autres sources... Peut-être des sources policières, peut-être toutes sortes d'autres sources.

***

Une enquête inspirée par le ministre lui-même est suivie de près par le patron de la SQ. On est obligé de présumer que Mario Laprise était bien au courant des méthodes utilisées dans cette enquête de haute importance politique. Et qu'il les approuvait.

Ce jeudi matin, donc, Stéphane Bergeron devrait cesser d'occuper la fonction de porte-parole en matière de sécurité publique. Il fait partie de cette invraisemblable histoire et tant qu'elle n'est pas éclaircie, il ne peut remplir utilement ses fonctions. Or, on a besoin d'une opposition qui fasse un travail efficace dans cette affaire d'espionnage ahurissante.

L'ancien chef de la SQ devra nous dire ce qu'il savait, quand il l'a su, et par qui sont passés les ordres.

Les libéraux n'ont pas de leçons à donner, bien entendu : une enquête a avorté à cause d'indiscrétions policières en haut lieu.

La Coalition avenir Québec parle du triangle amoureux PQ-FTQ-SQ. La vérité, c'est que cette histoire illustre à merveille toute la trop grande proximité entre notre police « nationale » et le gouvernement du Québec, quel que soit le parti au pouvoir.

C'est pourquoi l'affaire est encore plus grave que l'espionnage de Patrick Lagacé : elle commence par un coup de téléphone ministériel.

Mince consolation : cette fois, c'est le corps de police lui-même qui a révélé l'espionnage, pas un hasard judiciaire.

Encore une fois, on remarque qu'un juge de paix quelque part n'a rien trouvé à redire à la saisie de relevés téléphoniques de journalistes d'enquête...

C'est tout ça qu'il faut exposer dans une enquête indépendante. On croyait naïvement que « ces choses-là » n'arrivent qu'ailleurs. On dirait que l'heure est venue de rappeler à ceux qui nous gouvernent, à ceux qui font des enquêtes et à ceux qui les surveillent que la liberté de la presse, c'est plus qu'une ou deux lignes dans les chartes.

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