Jésus et la soupe à la tortue

L'Éthiopienne Almaz Ayana a remporté l'or et a... (PHOTO OLIVIER MORIN, AGENCE FRANCE-PRESSE)

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L'Éthiopienne Almaz Ayana a remporté l'or et a établi un record mondial au 10 000 m.

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Yves Boisvert
La Presse

(RIO DE JANEIRO) Y a plus moyen de savourer un record du monde 15 minutes. Aussitôt, quelqu'un crie « dopage ! ».

C'est l'époque, on n'y peut rien.

Et pourtant, rarement aura-t-on vu une course aussi époustouflante que le 10 000 m de cette olympienne toute neuve de 24 ans. Dans le stade tout bleu de Rio, l'Éthiopienne Almaz Ayana, en courant la distance en 29 minutes 17 secondes, 45 centièmes, a détruit l'ancien record du monde (29 min 31,78 s), qui datait de 1993. Quatorze énormes secondes.

C'était un des plus vieux records de l'athlétisme. Mais un des plus louches aussi. Vous vous souvenez, quand des Chinoises se sont mises à gagner les courses de fond ? Ben voilà : aussi vite oubliées. Restait ce record fou.

On n'avait pas encore digéré l'exploit phénoménal de vendredi, donc, qu'une concurrente suédoise lui envoyait une flèche dans la zone mixte.

Sarah Lahti, 12e vendredi (31 min 28 s), s'est épanchée au journal Expressen en sortant du stade : « Je ne crois pas que c'était propre à 100 %. C'était trop facile pour elle. On ne voit aucun signe de fatigue sur son visage, tandis que les autres luttent pour leur survie. Je ne peux pas dire que ce n'était pas propre, mais j'ai comme un petit doute. »

Quelques minutes plus tard, la déclaration était relayée à la championne, en conférence de presse. C'est une question plate à se faire poser, mais dans le contexte, elle est inévitable.

La jeune femme a répondu très calmement, par la voix de l'interprète. En souriant, même. Et quand Almaz Ayana sourit, mesdames et messieurs, il ne reste plus tellement de place dans ce petit visage pour autre chose que ses yeux.

« Je m'entraîne. Et je prie Dieu, qui m'a tout donné. Mon dopage, c'est l'entraînement. Et c'est Jésus. Je suis claire comme de l'eau de roche. »

- Almaz Ayana

***

Chacun son truc. Jésus n'est pas sur la liste de l'AMA des produits dopants, alors pourquoi pas ?

Celle qui avait établi le record précédent, la Chinoise Wang Junxia, optait quant à elle pour de la soupe au sang de tortue à carapace molle. N'allez surtout pas saigner une tortue à carapace dure, ça ne fonctionne pas (sauf pour le lancer du disque, et encore).

La confidence avait été faite par le fameux entraîneur chinois Ma Junren, qui avait la réputation de battre ses athlètes, comme si manger des tortues ne suffisait pas. Les résultats étaient stupéfiants : pendant les années 90, les Chinoises brûlaient les pistes. Jusqu'à ce que six de ses athlètes soient suspendues pour dopage. Pas Junxia. Mais c'est le genre de chose qui donne mauvaise réputation aux tortues et aux records...

***

Ayana ne vient pas d'apparaître sur la scène mondiale. Elle est championne du monde du 5000 m - regardez-la bien la semaine prochaine. A frôlé le record du monde. Et si elle est toute nouvelle au 10 000 m, elle n'en est pas moins en pleine progression.

Les conditions climatiques de vendredi étaient exécrables pour les Brésiliens, mais parfaites pour les coureuses : nuageux, 16 °C. Des 35 coureuses, huit ont établi un record national. Les 13 premières ont fait leur meilleur résultat à vie !

Avec ce qu'on sait des tests en Afrique, avec ce qu'on a découvert depuis deux ans en Russie et au Kenya, on a des motifs de suspicion, évidemment. C'est pourquoi les échantillons sanguins sont gardés pendant 10 ans, réanalysés périodiquement. On verra...

En attendant, faut avouer que Jésus nous a livré là une course à se mettre à genoux.

***

Les courses olympiques sont souvent tactiques, pas particulièrement rapides. Mais menées à un train d'enfer par la Kényane Alice Nawowuna, les filles sont arrivées à mi-course sur un rythme de record olympique, presque de record du monde (les premiers 5000 m franchis en 14 min 46,81 s). Un record réputé quasi imprenable.

Et là, comme si de rien n'était, Ayana s'est détachée. Et de plus en plus. Et... il n'y avait plus de course.

Tiendrait-elle ? Elle a fait mieux que tenir. Elle a brûlé la piste. La pauvre Vivian Cheruiyot, qui gagne les championnats du monde mais jamais l'or olympique, a fini presque 100 m derrière. Avec la course de sa vie (29 min 32,52 s). Brutal. Elle est passée sans rien dire devant les journalistes kényans, encore mystifiés, comme tout le monde.

En fait, oui, il y avait une course : entre cette Nawowuna, qui a donné le ton, et celle qui trône sur la discipline depuis 2005, la reine Tirunesh Dibaba. En plus de championnats du monde, Dibaba a remporté l'or à Pékin et à Londres au 10 000 m. Songez que pour aller chercher le bronze de peine et de misère, vendredi, la grande championne a dû faire son meilleur temps à vie (29 min 42,56 s). « Très difficile », a-t-elle avoué. Ayana prenait le titre à une de ses idoles, la plus illustre des trois soeurs Dibaba, grandes vedettes en Éthiopie.

***

La Canadienne Natasha Wodak, 22e (31 min 53 s), a bien vu que quelque chose se passait. Elle ne s'était jamais fait prendre deux tours dans un 10 000 m avant vendredi !

« Je me disais [en voyant repasser Ayana] : "Coudonc, je ne suis pas si lente que ça !" »

Pas fâchée de sa performance, sa deuxième à vie. Elle visait un top 25. C'est fait.

« Dites-vous que même avec le record canadien [qu'elle détient], je me serais fait prendre deux tours de piste par les gagnantes. Ça dit le chemin à faire pour les Canadiennes. Mais j'espère qu'on inspire d'autres filles et je suis certaine qu'une d'elles va battre mon record d'ici deux ans. »

Lanni Marchant a terminé 25e (32 min 4 s), son meilleur temps de 2016.

« Je me donne B. Les Africaines avaient leur course, et en arrière, on en avait une autre. Ça va. »

- Lanni Marchant

L'avocate est inscrite au marathon, demain matin, et elle avait déjà une bouteille de boisson sucrée à la main dans la zone mixte. La journée se passera en bains glacés et en consommation abusive de glucides...

C'est la seule marathonienne qui courait aussi le 10 000 m.

Wodak, qui entend passer au marathon bientôt, avouait qu'elle n'avait pas particulièrement le goût d'en faire un 46 heures après cette épreuve. « Mais si quelqu'un peut le faire, c'est Lanni ! »

On verra ça demain. Vu les réticences d'Athlétisme Canada face à ce doublé à la Zatopek (dans son cas : triplé !), disons que Marchant a une pression certaine de faire bonne figure.

Jésus, vu qu'Almaz ne court pas demain, pourriez-vous prier un peu pour Lanni ?

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