Le dojo des rêves possibles

Le judo est de plus en plus populaire... (PHOTO SILVIA IZQUIERDO, ASSOCIATED PRESS)

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Le judo est de plus en plus populaire dans la « Cité de Dieu ».

PHOTO SILVIA IZQUIERDO, ASSOCIATED PRESS

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Yves Boisvert
La Presse

(RIO DE JANEIRO) Devant nous, un mur cubique multicolore qui n'est pas sans beauté. La favela la plus grande de Rio s'étend jusqu'en haut de la montagne.

C'est ici qu'on trouve une école de judo pas ordinaire, l'Instituto Reação, ou « réaction ». Ce n'est pas par hasard s'il est installé tout juste à l'entrée de cette zone « pacifiée » en 2011, mais où la violence et le trafic ont repris de plus belle.

« On forme des ceintures noires pour le tatami, mais pour la vie aussi », dit Michele Cunha, une ancienne banquière qui a voulu changer de vie et qui est devenue responsable du financement.

L'institut a cinq dojos, tous dans des favelas. Et depuis mardi, il compte dans ses rangs une médaillée d'or olympique : Rafaela Silva, 24 ans, une fille de la « Cité de Dieu ».

« On était tous assis dans le dojo, ils avaient amené un écran géant, c'était très cool, tout le monde criait », dit Adrielle, 14 ans. Elle arrive tout juste du Parc olympique. On leur a donné des billets pour le judo.

On n'est pas moins fier de ce petit gars de 10 ans, interviewé par la télé aux tout débuts de cette aventure, en 2003. Tu veux faire quoi, quand tu seras grand ? lui avait demandé le journaliste. « Avocat ! » C'était mignon, mais bon, la route est longue de Rocinha au barreau. Treize ans et bien des ceintures plus tard, il est à la faculté de droit.

Une autre gloire locale s'appelle Daniel. Il a 12 ans, il est ceinture orange, et je l'ai croisé jeudi. C'était l'enfant qui portait une petite plante devant l'équipe du Brésil, à la cérémonie d'ouverture, au Maracanã.

- Tu te rends compte que 2 milliards de personnes t'ont vu ?

- Ouais... Je suis content parce que ma soeur a eu Haïti.

« Moi, je pleurais », dit Cirlene, sa mère.

***

En tout, 1250 enfants de 4 à 17 ans suivent un entraînement. Il y a une liste d'attente de 200 noms. Tout est gratuit. Une heure de judo, suivie d'une heure d'étude, ou plutôt de culture générale.

« Ils ne deviendront pas tous médaillés olympiques, mais on veut les emmener le plus loin possible à l'école, dit Helene. On a eu des jeunes devenus des profs, des infirmières, des travailleurs sociaux ; jamais ils n'auraient fait ces études sans le judo. C'est un milieu très dur. Leur voisin fait de l'argent en vendant de la drogue ; c'est tentant. Ils voient des armes tout le temps. Il y a ici deux jeunes qui ont vu leur père tuer leur mère. Ils viennent avec leur tante. La plupart des enfants que vous voyez ici ont vu des gens morts dans leur rue. »

La rue principale, juste à côté, après un marché public, ressemble à une rue commerciale ordinaire : magasins, banques, restos...

Mais on ne prend pas une rue de traverse sans savoir où l'on va ou sans être accompagné.

« On reçoit des balles perdues en plein jour, de temps en temps... C'est arrivé il y a trois mois. Il faut fermer le centre dans ce temps-là, pour protéger les enfants », dit Helene.

***

Alexandre, ceinture jaune de 11 ans, dit que le judo lui a surtout appris des nouveaux coups dans les bagarres.

« Moi, j'ai moins la bronchite », dit Giovanni.

« On veut surtout les structurer. Inculquer des valeurs pas très présentes autour d'eux. On implique les parents le plus possible. On veut les emmener à l'école. L'école publique au Brésil est un désastre, malheureusement, mais à Rocinha, il n'est pas rare de voir des enfants de 7, 8 ans qui ne vont même pas à l'école. Les enfants de 11 ans du quartier arrivent souvent ici sans savoir écrire. On les aide. On prête des livres. On donne des cours de musique. On a des bourses pour 33 enfants, qui vont dans des lycées privés. »

Ils en échappent, évidemment. Il y en a qui prennent le large, qu'on n'est pas capable de ramener. On pense plus à toutes ces vies changées...

***

Sur le mur, en grosses lettres, une devise.

« Je me bats, mais pas contre un adversaire ; je lutte contre les statistiques qui disent que mon avenir est déjà fixé. Ma ceinture dit que je peux être ce que je veux, que je suis capable de vaincre n'importe quelle difficulté. La vraie lutte, mon ami, n'est pas sur le tatami, mais à l'extérieur. »

***

N'allez pas croire que « Réaction » est seulement une oeuvre sociale admirable. C'est un dojo de haut niveau qu'ont voulu créer ses fondateurs - dont le médaillé de bronze à Athènes, Flavio Canto.

Il se trouve qu'au Brésil, on prend le judo très au sérieux. C'est dans cette discipline que le pays a remporté le plus de médailles olympiques.

Le succès de l'institut, avec des athlètes comme Silva, attire l'attention. « Des judokas de clubs riches viennent maintenant s'entraîner avec nous. »

Tout ça sans budget de l'État, qui a cédé les installations. C'est donc auprès de commanditaires privés qu'Helene va chercher les 2 millions de dollars de budget. « On avait Petrobras [la société publique de pétrole], mais avec les problèmes économiques et de corruption, ils ont coupé leur financement l'an dernier. C'était 30 % de notre budget... Alors, je travaille fort ! »

On a aussi collé une phrase de l'écrivain portugais Fernando Pessoa sur le mur : « L'homme est aussi grand que ses rêves. » Il me semble que le mot « rêve » a plus de poids, tout d'un coup, dans cette machine à faire grandir les gens.

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