Deux frères

Mourad Laachraoui, champion européen de taekwondo, est le... (PHOTO EMMANUEL DUNAND, AGENCE FRANCE-PRESSE)

Agrandir

Mourad Laachraoui, champion européen de taekwondo, est le frère de Najim, un kamikaze qui s'est fait exploser à l'aéroport de Bruxelles le 22 mars dernier.

PHOTO EMMANUEL DUNAND, AGENCE FRANCE-PRESSE

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Yves Boisvert
La Presse

L'Europe a un nouveau champion de taekwondo depuis vendredi. Il s'appelle Mourad Laachraoui. Le Bruxellois de 21 ans va représenter la Belgique à Rio. Le taekwondo étant ce qu'il est, même en Belgique on en parlerait à peine. Si ce n'était de son frère.

Najim Laachraoui était un bon élève et un... (PHOTO ARCHIVES AFP) - image 1.0

Agrandir

Najim Laachraoui était un bon élève et un bon sportif. Il pratiquait lui aussi le taekwondo, comme son frère Mourad.

PHOTO ARCHIVES AFP

Mourad est le petit frère de Najim Laachraoui, un des kamikazes djihadistes qui se sont fait exploser à l'aéroport de Bruxelles le 22 mars.

Après un parcours scolaire sans histoire et même un début d'études universitaires en génie, il avait quitté l'Europe pour la Syrie en 2013, à la veille de sa deuxième année d'université. La famille le savait parti au Proche-Orient, mais était sans nouvelles. Des journalistes français et espagnols ont reconnu Najim : il était leur geôlier en Syrie, en 2013-2014, quand ils ont été kidnappés, en reportage là-bas. Il n'était pas des tortionnaires, ont dit les journalistes. N'empêche, il était avec ceux qui envoyaient certains otages se faire décapiter. Qui en désignaient d'autres comme des condamnés... pour ensuite les épargner. Ou leur faire croire qu'ils les libéreraient. Ce genre de jeu macabre.

On a trouvé l'ADN de Najim sur des explosifs des attentats de Paris, en novembre dernier. Et dans les planques utilisées par Salah Abdeslam après Paris, quand toutes les polices d'Europe étaient à ses trousses. La police croit que Najim Laachraoui était l'artificier des terroristes de Paris.

Et ce 22 mars, sentant qu'il était sur le point de se faire arrêter, il est allé se faire exploser à l'aéroport. Il y a eu 16 morts là. Seize autres dans le métro de Bruxelles. Des dizaines de blessés.

***

Sitôt le kamikaze identifié, on s'est tourné vers le frère, l'athlète de haut niveau, le futur olympien, celui qui portera les couleurs belges. Comme s'il avait des comptes à rendre. Une explication à donner, du moins ?

Il n'en avait pas. Il était devant la même incompréhension. La même tristesse insondable. « Je ne voulais pas croire que c'était lui, mais bon, on ne choisit pas sa famille. » Il était « accablé », comme tout le reste de la famille... Famille qui a alerté la police quand Najim l'a quittée pour la Syrie trois ans plus tôt. Et qui ignorait son retour, sous un nom d'emprunt.

Comment est-ce possible ? Deux frères, élevés ensemble dans une famille musulmane pratiquante, mais pas fondamentaliste. Deux sportifs. De bons élèves. Rien à voir avec Abdeslam, un des cerveaux des attentats de Paris : petit délinquant impliqué dans des affaires de vol et de trafic, élevé dans une famille très « libérale », gros buveur, gros fumeur de pot, fêtard...

Enfin, rien à voir, oui et non... Venus d'horizons opposés, ils ont en commun d'avoir été recrutés. Il y a plein de parcours qui mènent à la radicalisation. Mais ça prend quelqu'un pour « radicaliser ».

Abdeslam a rencontré en 2014 dans son quartier de Molenbeek un des leaders du réseau qui recrutait pour la Syrie. En quelques mois, il s'embarquait à fond, au point d'organiser les attentats de Paris.

Najim ? On en a su plus il y a deux semaines, quand un tribunal belge l'a condamné post mortem à cinq ans de prison pour sa participation à un réseau de recrutement de djihadistes. En l'absence de certificat de décès, la cour a prononcé la sentence même s'il est mort depuis deux mois. Dans son cas, c'est en fréquentant une mosquée (dont l'un des imams est en prison) autour de 2008 qu'il s'est radicalisé. Donc bien des années avant son départ en Syrie.

***

« Notre douleur, notre tristesse, nos espoirs, nos vies ne les touchent pas. Leur monde est à part », disait le journaliste Nicolas Hénin, 10 mois otage de Daesh en Syrie, un de ceux qui ont reconnu Najim Laachraoui parmi leurs geôliers. Un « nous » occidental dont on l'a convaincu qu'il était exclu. Contre lequel on lui a fait faire une sorte de guerre sainte. Au point de se suicider pour tuer le plus d'êtres humains possible, plutôt que d'être arrêté...

Et pendant ce temps, son frère Mourad, déjà qualifié pour les Jeux olympiques, poursuit son entraînement. Atteint un nouveau sommet, trône tout en haut du classement européen. Parle de la Belgique, « mon pays que j'aime, dont je suis fier ». Il n'a eu ni plus ni moins de chance dans cette vie de fils d'immigrants marocains. N'a pas vécu plus ou moins d'injustice, de discrimination.

Le sport aurait fait la différence ? L'argument est douteux. Les deux frères faisaient du taekwondo. Najim était plus grand, plus fort, même.

En faisant à rebours le parcours des « jeunes radicalisés », on croit voir une sorte d'engrenage inévitable.

Comme si leur parcours était tracé d'avance par leur milieu. Comme si une logique sociale, ou religieuse, ou économique déterminait leur destin et les menait au djihad. Comme s'il ne restait au recruteur qu'à les cueillir pour leur injecter un contre-humanisme.

Alors pourquoi Najim et pas Mourad ?

Parce qu'une des choses qui nous définissent, c'est encore la faculté de dire « oui » ou « non ». Même si on ne sait pas vraiment tout à fait comment il se fait que, dans la même famille, deux fils puissent prendre des chemins aussi tragiquement opposés.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer