Commission Charbonneau: la version pour adultes

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Yves Boisvert
La Presse

Nous avons maintenant la version pour adultes du contre-rapport Lachance.

Les courriels et annotations dévoilés par Radio-Canada disent en mots plus crus ce que le commissaire a écrit dans son «mot» de cinq pages.

Ce mot de cinq pages, rappelons-le, est le seul désaccord entre les deux commissaires, qui cosignent tout le reste, dont 60 recommandations.

Quel est ce désaccord?

Renaud Lachance trouve que la Commission va trop loin dans le chapitre sur le lien «indirect» entre le financement des partis politiques et l'octroi des contrats publics. Dans son mot de cinq pages inclus dans le rapport, il dénonçait sans les citer des commentaires et analyses «inutiles» ou «non pertinents».

On voit lesquels maintenant. Dans les commentaires dévoilés, il qualifie plusieurs passages de «ridicules». Et on peut voir un peu plus clairement ce qui a retroussé.

***

Il y a de quoi être étonné de lire que selon lui «seul Robert Benoît (ex-député, Orford, PLQ) a dit qu'il a entendu dire que Bibeau était le responsable du financement. En fait, Bibeau n'a jamais eu de fonction officielle au PLQ».

Même si Marc Bibeau n'avait aucune fonction officielle, tout le monde savait qu'il était «responsable du financement»: c'est lui qui allait faire pression sur les firmes pour récolter des dons «personnels». Même la directrice (officielle, elle) du financement du PLQ, Violette Trépanier, a désigné Marc Bibeau comme tel. Comme Marc-Yvan Côté et Pierre Bibeau, deux ex-hauts dirigeants du PLQ. En tout, pas moins de sept témoins l'ont décrit ainsi - Tony Accurso le décrit comme «argentier», Lino Zambito parle de «grand argentier».

Pourquoi alors cette réticence? N'est-il pas hautement pertinent de démonter la mécanique du financement illégal? Car enfin, c'est de cela qu'il s'agit: le Parti libéral mais aussi, dans une moindre mesure, le PQ ont contourné la loi en taxant les entreprises qui obtenaient des contrats du gouvernement. On a vu aussi, dans un développement que voulait biffer le commissaire, comment les contacts d'une entreprise avec la ministre des Affaires municipales Nathalie Normandeau pouvaient favoriser des contrats. Elle-même a qualifié le tout de «troublant».

***

Pour lui, quant au financement, une seule question importe: est-ce qu'une contribution à un parti a permis d'obtenir un contrat précis?

La réponse est non, en effet. On n'a pas trouvé de corruption au niveau provincial comme on en a vu à Laval et Montréal. Les contrats provinciaux sont attribués selon des systèmes complexes, censés être apolitiques, personne n'a fait de lien direct financement-contrat.

Pourtant, les acteurs se comportaient comme si le financement des partis était un préalable pour ne pas être exclus. C'est ce que les collecteurs leur faisaient comprendre, et c'est pour ça qu'ils versaient des sommes en fonction de leurs revenus.

Le commissaire Lachance voit un lien entre «le développement des affaires» et le financement politique. Il voit également un lien entre la «gestion» des contrats et le financement, mais uniquement dans les cas où des firmes ont forcé des entrepreneurs à participer à des cocktails et autres activités pour continuer à obtenir des extras, etc. Mais «ce lien n'a pas impliqué les élus», insiste-t-il, comme s'il était soucieux de bien tracer la ligne entre le municipal corrompu et un provincial quasi virginal.

Je l'ai écrit: je trouve ces réticences exagérées, non justifiées, déplorables. La démonstration du chapitre 7, appuyée ligne par ligne, me semble incontestable et implique bel et bien la responsabilité morale de plusieurs élus et jusqu'au plus haut niveau.

Son «mot» a affaibli inutilement un rapport pourtant rigoureux, prudent à l'excès - Julie Boulet se vante maintenant de ne pas avoir été «blâmée» (personne ne l'a été), elle dont le témoignage a été taillé en pièces!

Cela dit, ceux qui imputent des motifs politiques à Renaud Lachance portent des accusations gratuites contre l'ancien vérificateur général, qui a eu une carrière impeccable.

***

Par ailleurs, il ne faut pas s'imaginer que les commissions d'enquête ou les tribunaux sont des lieux de purs esprits. Les passions se déchaînent souvent dans les décisions difficiles. Les gens ne s'aiment pas plus d'amour universel que dans les autres milieux. Et les échanges sont souvent vigoureux, durs, même, quand il y a dissidence.

On n'a jamais accès à ces échanges, et pour cause, puisqu'il s'agit du secret des délibérations, un moment où les décideurs tentent de s'entendre, de convaincre, où les opinions s'entrechoquent, avancent, reculent. Il y a de quoi être étonné du ton acrimonieux de Renaud Lachance, mais on n'a qu'une partie de l'histoire.

Les députés Bernard Drainville et Amir Khadir veulent maintenant faire venir les commissaires devant l'Assemblée nationale. Ce serait illégal, évidemment: ils iraient créer un grave précédent en forçant des commissaires à discuter de leurs délibérations confidentielles. Il y en a qui n'ont vraiment aucune notion de la séparation des pouvoirs de l'État dans ce Parlement.

Si les députés pouvaient convoquer et faire témoigner les commissaires à leur guise, que resterait-il de leur indépendance?

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