La guerre aux drogués

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Yves Boisvert
La Presse

Pour les conservateurs, la guerre à la drogue ne suffit pas, il faut aussi faire la guerre aux drogués.

Mieux vaut qu'ils crèvent d'une surdose, d'une hépatite ou du sida plutôt que de leur offrir un endroit sécuritaire pour s'injecter avec la complicité de l'État.

C'était la politique du gouvernement Harper à Vancouver, quand ils ont tenté de fermer Insite, dont la Cour suprême a ordonné le maintien. C'est encore sa politique devant le projet de la Ville de Montréal et de la santé publique d'ouvrir quatre centres similaires.

Tout le monde est d'accord, pourtant: le gouvernement du Québec, la Ville, les policiers, les travailleurs communautaires. On sauve des vies, on évite des maladies et des hospitalisations.

Mais Santé Canada n'a toujours pas donné son accord. Or, il faut une «exemption» de l'application des différentes lois fédérales pour que la possession de drogue ne soit pas considérée comme un crime. La loi sur la santé permet ce genre d'exemptions à des fins d'expérimentation.

***

Denis Coderre fait bien de ne pas trop attendre. L'exemption ne viendra jamais tant que les conservateurs seront là.

La réponse lamentable de Rona Ambrose, ministre fédérale de la Santé, le montre assez bien: «Ce n'est pas surprenant que le maire de Montréal, un ancien député sur l'équipe de Justin Trudeau, veuille ouvrir des centres d'injection de drogues sans consultation publique. Le gouvernement conservateur [...] a toujours cherché à protéger la sécurité de nos rues et de nos communautés.» La ministre est «inquiète» de l'engagement de Trudeau d'en ouvrir d'autres au Canada.

Tout est dit: on associe «la drogue» à Justin Trudeau, on insiste sur «la sécurité». Hautement subtil, n'est-ce pas?

Un quartier est plus à risque quand des junkies n'ont nulle part où aller, se piquent dans les ruelles, laissent leurs seringues infectées partout, se ramassent aux urgences ou à la morgue. Pas grave! Il faut surtout envoyer le message bidon de «sécurité», même si les premiers à soutenir ces mesures sont les policiers.

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J'ai visité le premier (et le seul) site du genre, à Vancouver. Il est situé dans ce qui est probablement le quartier le plus paumé au Canada, Downtown East Side. Là, sur quelques pâtés de maisons, une population de junkies et de prostituées se concentre comme nulle part ailleurs dans ce pays. Chaque jour, les ambulances venaient chercher quelqu'un dans une des maisons de chambres ou un des hôtels miteux du quartier, ou encore dans une ruelle où il avait pris de l'eau pour diluer son héroïne.

C'est devant une catastrophe humaine aux proportions épidémiques que le centre Insite a été fondé en 2003. À la demande des gens de la santé publique et des policiers de Vancouver. Pas des dealers!

Les conservateurs ont toujours présenté Insite comme un endroit fondamentalement immoral, une sorte de maison de la drogue festive où l'État subventionne les junkies. C'est évidemment totalement faux.

L'endroit est impeccablement tenu. Ça sent l'alcool à friction à plein nez. Il y a là 12 petits espaces où les gens vont s'asseoir pour s'injecter leur dose (aucune vente sur place) avec une seringue propre. Ils doivent rester un moment pendant lequel le personnel infirmier peut leur venir en aide. Il y a là des gens qui peuvent les aider à se sevrer - certains bénévoles et employés sont d'anciens consommateurs. Mais on ne leur fait pas la morale et on ne leur saute pas dessus.

Les résultats ont été spectaculaires. Le nombre de surdoses dans le quartier a chuté, le nombre de morts aussi. Et la consommation de drogue n'a pas augmenté.

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C'est devant la preuve écrasante des avantages pour la santé que la Cour suprême a rendu cette décision exceptionnelle en 2011, ordonnant au ministre de la Santé de perpétuer l'exemption.

La ministre Ambrose a tout fait pour limiter la portée de ce jugement, comme si le pays était menacé de voir s'ouvrir des centres à côté de tous les Tim Horton's. Elle a appelé ça la «Loi sur le respect des communautés».

On aura compris que les communautés dont il s'agit sont dans des quartiers qui sont susceptibles de voter conservateur, où il y a plus de cottages que de maisons de chambres.

Aux dernières nouvelles, elle n'avait toujours pas visité Insite. Ça permet de continuer à dire n'importe quoi au nom de la sécurité.

Empêcher un projet qui a fait ses preuves et qui sauve des vies a déjà été jugé inconstitutionnel par la Cour suprême.

Denis Coderre est en très bonne compagnie pour ouvrir ces centres.

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