Khadr et l'indépendance des juges

Omar Khadr... (Photo Jason Franson, La Presse canadienne)

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Omar Khadr

Photo Jason Franson, La Presse canadienne

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Yves Boisvert
La Presse

Que le gouvernement actuel s'oppose à la libération provisoire d'Omar Khadr, ça se conçoit.

Après tout, Khadr s'est reconnu coupable de «crimes de guerre». Sa peine se termine en 2018. Il ne sera admissible à une libération conditionnelle qu'en 2016.

À condition d'oublier tout le reste, donc, la position du gouvernement conservateur est parfaitement défendable juridiquement parlant.

Ce qui devient franchement écoeurant, par contre, c'est d'entendre le ministre de la Sécurité publique Steven Blaney dire que «les victimes devraient être considérées».

Dans la mentalité de ce gouvernement, il y a une opposition radicale entre les droits d'un détenu et le respect des victimes. Tout ce qui est accordé à l'un est forcément enlevé à l'autre. Reconnaître les droits fondamentaux d'un accusé, c'est bafouer les victimes.

Le ministre s'est donc empressé d'ajouter que les pensées du gouvernement sont avec la famille du soldat américain tué dans le combat auquel a pris part Omar Khadr en 2002, en Afghanistan.

On est Équipe Khadr ou Équipe victimes, en somme.

Dans ce dilemme, qui veut être du côté des terroristes et des faiseurs d'orphelins?

C'est pourquoi la proposition conservatrice est profondément malhonnête. Les droits des détenus ou des accusés dans un procès criminel n'existent pas aux dépens des victimes. Ni «contre» les victimes. Ils existent pour ne pas fabriquer d'autres victimes - d'erreurs judiciaires, d'abus de l'État.

Savez-vous quoi, monsieur le ministre? On a le droit de trouver qu'Omar Khadr a été traité de manière légalement abjecte ET d'avoir une pensée pour les enfants du soldat Speer, sa veuve, ses amis...

***

Je disais: à condition d'oublier tout le reste. Quel est-il, ce reste?

Un enfant né à Toronto, mais élevé largement au Pakistan et en Afghanistan par un père fanatique, impliqué jusqu'au cou dans le réseau terroriste Al-Qaïda.

À 15 ans, cet enfant est déjà mobilisé comme soldat d'Oussama ben Laden pour combattre les troupes occidentales débarquées en Afghanistan après les attentats du 11 septembre 2001.

Le 27 juillet 2002, il est impliqué dans un combat contre les Forces spéciales américaines. Il lance une grenade. La preuve est contradictoire, faible même, mais l'armée américaine le tient responsable de la mort du soldat Christopher Speer. Il est arrêté sur place et envoyé à Guantánamo. Là, selon les définitions qui tenaient avant que les Américains récrivent les règles, il est détenu dans des conditions qui violent les conventions sur les prisonniers de guerre. Et torturé.

Difficile de ne pas voir qu'on a affaire à un enfant soldat. Mais pour les États-Unis, c'est un terroriste et un «combattant ennemi». Pour le gouvernement canadien aussi.

En 2010, tous les pays occidentaux ont rapatrié leurs nationaux détenus à Guantánamo. Tous, sauf le Canada, qui laisse Khadr là-bas.

Devant le risque d'être condamné à l'emprisonnement à vie - au mieux -, Khadr s'avoue coupable de crime de guerre, de meurtre et de trois autres crimes en octobre 2010. L'entente prévoit qu'en plus des huit années à Guantánamo, il devra purger huit autres années de détention. Mais au moins il pourra être transféré au Canada. Il s'engage à ne jamais contester la légalité de cet aveu de culpabilité.

Il arrive dans un pénitencier canadien en 2012.

En 2013, il décide de porter en appel sa condamnation aux États-Unis, malgré l'entente. Il dit qu'on lui a illégalement extorqué cet aveu. Cette procédure est loin d'être farfelue: l'Australien David Hicks, ex-détenu de Guantánamo, qui avait aussi plaidé coupable à des «crimes de guerre» pour enfin sortir de là, a obtenu gain de cause devant les tribunaux américains: sa condamnation a été annulée pas plus tard qu'en février 2015.

Sauf que les délais sont interminables et que l'appel de Khadr ne sera probablement pas entendu avant... 2018. Donc après la fin de sa peine.

Voilà pourquoi la juge albertaine a accepté de le mettre en liberté en attendant. Sa cause est sérieuse et s'il demeure détenu, sa possible victoire ne vaudrait rien: sa peine risque d'être terminée. Évidemment, s'il perd, il retournera au pénitencier...

Ça se discute, bien entendu. Tout se discute, mais pas au nom de la «considération des victimes». Les victimes gagneront quoi, exactement, à ce qu'un jeune homme dont la responsabilité est douteuse purge une peine injuste?

***

Je doute fort que Khadr ait droit à la compensation financière qu'il réclame du Canada (plus de 20 millions). Il n'y a pas beaucoup de sympathie pour ce fils de terroriste embrigadé.

N'empêche: chaque juge qui s'est penché sur son cas, bien réel, a constaté que ce gouvernement a bafoué ses droits encore et encore. Je dis bien: son cas. Pas la propagande faite sur son cas au nom de la «sécurité des Canadiens» et du respect des victimes.

Son cas. Ce qu'il a fait réellement à 15 ans (quinze...), qui il est, comment on l'a interrogé, torturé. À peu près tous les juges de ce pays saisis de sa cause lui ont donné raison et ont blâmé le gouvernement - sauf la rare exception du juge Marc Nadon, que les conservateurs ont tenté de faire nommer à la Cour suprême.

Il y avait quelque chose de franchement impressionnant de voir ce jeune homme libre après tant d'années de détention apparaître avec autant d'aplomb, dire sa renonciation du terrorisme, exprimer ses regrets pour les victimes, et de parler avec beaucoup moins d'amertume que son avocat de Stephen Harper, qu'il espère «décevoir» en prouvant qu'il est une «bonne personne».

Ce serait en effet une immense déception conservatrice s'il se réhabilitait si bien...

Enfin, encore heureux qu'il y ait dans ce pays des juges indépendants qui appliquent la loi sans plier devant le gouvernement et l'opinion publique.

Pour joindre notre chroniqueur:yves.boisvert@lapresse.ca

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