Le bien et le mal

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Yves Boisvert
La Presse

Le verdict d'hier fera peut-être changer d'idée à ceux, très nombreux, qui pensent que les jurés sont tombés sur la tête.

Non, la défense de folie n'est pas un truc facile à plaider pour confondre 12 citoyens à l'aide de quelques experts en mystification psychiatrique...

On a pourtant en Luka Rocco Magnotta un authentique malade. Un homme ayant séjourné en établissement psychiatrique, auquel on a diagnostiqué à plusieurs reprises des troubles mentaux et même une schizophrénie paranoïde. Sa maladie est documentée depuis le début de sa vie adulte.

Par ailleurs, un crime aussi extrême dans l'abjection, en soi, est un crime «fou». Il y aurait quelque chose de rassurant à conclure que ces gestes-là ne peuvent être que le fait d'un être dément, délirant, qui obéit à des voix - comme l'accusé le prétendait.

Ce verdict nous redit cependant que la «folie» de la loi n'est pas celle de la science médicale.

On a recours à des psychiatres pour dresser le profil psychiatrique de l'accusé. Mais il ne suffit pas de conclure à la maladie mentale. La loi exige davantage. Il faut que l'accusé ait été incapable de distinguer «le bien du mal».

Des mots très anciens qui jurent avec le langage clinique de la psychiatrie. Des mots simples, universels, qu'on n'a pas besoin d'expliquer jusqu'à demain.

On peut être un grand malade et savoir que ce qu'on fait est «mal».

Le procureur Louis Bouthillier a fait la démonstration méthodique de la conscience coupable de Magnotta. Un homme qui cache le sang, qui dissimule les preuves de son crime, qui fuit le pays, qui utilise un faux nom. Un homme qui annonce son crime des mois à l'avance. Qui le planifie. Qui en fait une vidéo. Qui tente d'en multiplier l'horreur en envoyant les membres de sa victime aux quatre coins du pays. Tout cela ne nous dit pas que Magnotta est sain d'esprit, mais qu'il sait que ce qu'il fait est contraire à l'ordre moral et le fera arrêter.

***

Un verdict de non-responsabilité aurait été assez étonnant. D'abord à cause des faits eux-mêmes, qui indiquent une organisation mentale indéniable, en plus d'une conscience coupable.

Ensuite, à cause des agissements de Magnotta après son arrestation. Refuser de rencontrer le psychiatre de la poursuite, en soi, peut être fatal à une défense de folie.

N'oublions pas que c'est à l'accusé de démontrer qu'il souffrait de troubles mentaux au point de ne pas savoir que ce qu'il faisait était «mauvais».

C'est une des exceptions dans notre droit, où tout le fardeau repose normalement sur l'État. En matière de troubles mentaux, on présume que tout accusé était sain d'esprit au moment du crime.

Dans ce contexte, un accusé qui refuse de rencontrer le psychiatre de la poursuite s'avance sur une glace très mince. En plus, Magnotta n'a pas témoigné.

Le juge dira au jury qu'il n'a pas le droit de tirer de conclusion négative du silence de l'accusé pendant son procès: il a droit au silence.

Par contre, le jury a tout à fait le droit de tirer une conclusion défavorable du refus de Magnotta de rencontrer l'expert du ministère public.

On a beau jeu ensuite de plaider la simulation, ou simplement la mauvaise foi de l'accusé.

***

«Le jury a eu du courage», a dit hier l'inévitable sénateur Pierre-Hugues Boisvenu. Le politicien continue sa campagne de désinformation judiciaire. Il tente de faire croire depuis le verdict Turcotte que le Québec est en proie à une vague de verdicts de non-responsabilité pour cause de folie. Ce n'est évidemment pas le cas et il est malhonnête intellectuellement de prétendre qu'il faut désormais du «courage» pour rejeter une défense de folie.

Ce jury a accompli un travail remarquable dans un dossier singulièrement horrible. C'est vrai qu'il a eu du courage: le courage de simplement ne pas se défiler quand est venu le temps de constituer ce jury. Le courage d'examiner cette preuve vidéo insensée. La plupart des gens voulaient éviter ce procès.

De toute évidence, leur analyse a été détaillée: il y avait quatre autres accusations pour les crimes qui ont suivi le meurtre. Le juge avait aussi ouvert des verdicts de culpabilité «intermédiaire». Bref, c'était du boulot et il a été bien fait.

Mais ce n'est pas le verdict qui est courageux. Condamner quelqu'un pour des crimes monstrueux ne requiert pas un courage particulier.

Le courage consiste ici à avoir accepté de faire ce que font des jurys depuis bientôt 1000 ans, et qui parfois est particulièrement pénible: rendre la justice.

Une affaire qui a encore à voir avec le bien et le mal.

Pour joindre notre chroniqueur : yboisvert@lapresse.ca

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