Le 100e Noël de Benoît Lacroix

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Yves Boisvert
La Presse

À 99 ans, Benoît Lacroix parle du passé sans nostalgie et de ses projets pour 2015.

«Mon éditeur veut publier un conte le jour de mes 100 ans, le 8 septembre. J'ai aussi des livres de souvenirs à paraître», dit-il, comme amusé par son propre centenaire.

Le dominicain a passé deux mois à l'hôpital, cette année, après s'être frappé la tête lors d'une chute. Le voici remis sur pied.

«On dirait que vous avez tous vos esprits», lui a dit une femme la semaine dernière. «J'aime beaucoup qu'elle dise: on dirait!»

Il rit.

Nous sommes dans la bibliothèque des Dominicains, chemin de la Côte-Sainte-Catherine. Derrière nous, 100 000 livres sur les rayons de cette communauté d'intellectuels dont beaucoup se sont consacrés à l'enseignement. Le père Lacroix, doctorat à Toronto, postdoctorat à Paris et Harvard, enseignant à Montréal comme à Kyoto, est un historien du Moyen Âge, en plus d'être un expert de l'oeuvre d'Hector de Saint-Denys-Garneau, un auteur, etc.

Il me montre par la fenêtre la beauté de ces arbres déjà tout blancs. L'hiver s'est installé tôt, comme au temps des Noëls de son enfance à Saint-Michel-de-Bellechasse.

«J'ai vécu les Noëls de Maria Chapdelaine. La neige. Le froid. Mon père qui conduit le sleigh tiré par des chevaux. La nuit noire. La beauté du paysage. L'arrivée dans l'église toute chaude. La lumière. Les chants. Le silence. L'attente, le désir avant la fête. Puis, le caribou... Et tout sautait! Noël, c'était la fête totale: spirituelle, temporelle, familiale... Les gars des chantiers qui arrivaient des tavernes de Lévis et qui s'accotaient les uns sur les autres pour ne pas tomber...

«Le curé faisait des sermons contre les danses, mais mon père disait: on va danser, on ira se confesser la semaine prochaine. L'ironie et l'humour de ces habitants sans instruction étaient incroyables. Ils savaient se moquer quand ils flairaient les excès de zèle religieux.»

Le rire...

«La religion a chassé le rire. Elle est devenue synonyme de réserve, presque de tristesse. Ce qui m'intéresse à Noël, c'est la joie! C'est curieux de penser que la plupart des cantiques, qui sont des chants très joyeux, ont été écrits au XIVe siècle, une période très sombre, avec la guerre de Cent Ans, la peste... C'est souvent lié à la beuverie, parfois des airs de taverne... J'aime beaucoup ça.»

Noël «encourage les marchands», comme il le dit, mais il n'est pas homme à s'en offusquer. Ni d'ailleurs à parler du passé comme du bon vieux temps.

«Je n'ai aucune nostalgie. J'ai appris comme historien que le passé ne revient pas. Les gens ont quitté les églises parce qu'ils se sentaient jugés. Quand la loi prend le dessus sur la liberté, c'est la perversion de la religion. Je fréquente plusieurs groupes bouddhistes et je me sens très bien avec eux.»

Il est si ouvert que c'est à se demander s'il est vraiment catholique. On a l'impression qu'il pourrait être de n'importe quelle religion...

«À condition qu'elle soit fondée sur l'amour. J'ai consacré ma vie à cette religion et j'en connais tous les défauts. J'étais un peu découragé par les derniers papes, qui insistaient sur les lois de la morale. Et là, j'entends François dire [au sujet des homosexuels]: qui suis-je pour juger? Je ne veux pas me vanter, mais c'est ce que je pratique depuis longtemps.»

Il n'est pas davantage découragé par «l'époque».

«Nous, ça nous forçait d'aider le voisin à faire ses foins; là, j'en vois qui s'en vont aider au Nicaragua, en Afrique... Ça, c'est de la charité. Je vois chez beaucoup de jeunes un sens de l'héroïsme et du dépassement de soi.

«Il faut revenir aux fondements, c'est-à-dire Jésus de Nazareth. Sur le plan humanitaire, il est incomparable. Un homme qui donne sa vie pour livrer un message d'amour. Comme Martin Luther King.»

On dirait à l'entendre un Jésus qui accommoderait les athées... «Absolument!», dit-il. Il cite en guise d'exemple le plus récent livre d'Emmanuel Carrère, Le Royaume, qu'il vient de finir, entre deux livres d'astrophysiciens bouddhistes qui cherchent la matière au milieu du vide.

La morale

L'homme échappe aux catégories et s'en amuse. «Je suis un laïc», dit-il. Quinze minutes plus tard, il se décrit comme un «surcatholique».

Parlons mariage, père Lacroix...

«Ce qui est beau, c'est le choix. Si c'est une loi, ça peut devenir inhumain. On est toujours en devenir. Rien n'est déterminé une fois pour toutes.»

Oui, mais vous, si vous aviez eu le choix?

«Je ne sais pas, je ne pense pas que je me serais marié, j'aurais fait souffrir trop de femmes...

«La religion ne devrait pas être une idéologie, c'est là qu'elle devient dangereuse. Elle devrait unir, comme l'art, par la beauté et la sincérité. Les Québécois ont tellement été mal informés et moralisés au nom de la religion...»

Risques et misères

Son centième Noël sera tranquille cette année, sur ordre du médecin, et néanmoins joyeux.

«À mon âge, il suffit d'un rien pour que tu lèves les pattes. Mais j'ai fréquenté beaucoup la mort en accompagnant des malades. On se retrouve dans la vérité des gens. C'est un peu vivre sa propre mort en étant avec l'autre. On l'apprivoise.

«Le pire, à mon âge, c'est que j'ai perdu beaucoup de ses amis, de mes collègues d'université, et un moment donné, tu ne peux plus partager tes deuils. Mes croyances m'aident. Toutes les grandes religions proclament une suite... Je prends ça au sérieux!»

À la fin, on en revient à l'essentiel. Et c'est quoi, «l'essentiel» ?

«L'amour qu'on donne, avec ses risques et ses misères.»

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