Leçons perdues d'humanisme

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Yves Boisvert
La Presse

«Nos valeurs» commandaient ce renvoi. C'est ce qu'a plaidé Brébeuf dans le cas de la responsable des ateliers de théâtre de cinquième secondaire.

On apprenait hier après-midi que le collège se ravise et tend la main à Jacqueline Laurent-Auger pour lui offrir d'autres fonctions.

L'épisode n'en est pas moins révélateur. De quelles valeurs parle-t-on ici? La peur de voir sa réputation ternie n'est pas une «valeur». Le souci de l'image non plus.

Quelle valeur l'éducation peut-elle charrier si elle ne tend pas tout entière à défendre et développer l'humanisme? N'est-ce pas la valeur cardinale à édifier à travers toutes les connaissances?

Il me semble que l'humanisme n'est rien sans la recherche de ce qui est juste. Et il me semble que d'expulser une personne compétente pour ce qu'on considère comme des fautes de goût commises il y a 40 ans, ce n'est pas juste. C'est faire une leçon d'humanisme à l'envers.

Inutile d'être père de trois adolescents (ce que je confesse ici) pour deviner l'émoi s'emparant d'un collège de garçons quand on apprend qu'une prof a tourné dans Journal intime d'une nymphomane il y a 41 ans.

Mais le fait d'avoir montré ses fesses dans le mémorable Avec quoi soulèves-tu ton édredon? (1974) vous rend-il inapte à enseigner le théâtre à des élèves de cinquième secondaire en 2014?

***

Jacqueline Laurent-Auger n'est pas professeure. Mais depuis 15 ans, elle donne un atelier de théâtre parascolaire de 45 heures chaque session à une vingtaine d'élèves. De l'avis de la direction, elle fait un travail remarquable.

L'hiver dernier, deux élèves trouvent sur l'internet des extraits de ces films de soft porn. Le bruit courait déjà chez les plus vieux. Cette fois, ça se répand. Ça placote. Ça ricane. Ça s'excite. Ça fait ce qu'on fait à 16 ans - mais aussi à 66 très souvent.

Tout ce brouhaha de mauvais goût dérange la direction, mais apparemment pas Mme Laurent-Auger. Elle a 73 ans, assume parfaitement son passé, mais n'est pas au courant qu'on fait circuler un florilège de son oeuvre. On la convoque à la fin de l'année scolaire: son contrat ne sera pas renouvelé.

Est-ce que les films dans lesquels elle a joué à 30 ans «sont des modèles à suivre pour des élèves du secondaire qui s'initient au théâtre et aux arts en général?», demande la direction. La question n'est pas là. S'il est vrai que la direction ne porte «pas de jugement sur les mérites artistiques ou la moralité des films», alors qu'est-ce qui l'empêche de continuer?

Où est sa faute? Lui a-t-on découvert un crime? Ses actes passés la rendent-ils inapte à monter une pièce de théâtre?

***

L'occasion au contraire était bien choisie, si jamais «la sérénité» des groupes était compromise, de défendre quelques principes. Dire par exemple qu'on n'a pas à être puni à retardement pour une action d'il y a 40 ans... et qui n'est pas un crime.

Rassurez-vous ou désolez-vous, mais pour les adolescents de 2014, ce genre de films est l'équivalent de la section sous-vêtements du catalogue Sears des années 60.

Dire aussi que la compétence et l'intégrité actuelles du personnel sont les critères premiers considérés par la direction.

Dire ensuite qu'on ne fera pas triompher ceux qui s'emploient à trouver des trucs pour embarrasser les gens sur l'internet.

Les p'tits gars, vous aussi devrez vivre non seulement avec vos faits et gestes et avec ce que vous avez pu dire ou diffuser sur Facebook, vos niaiseries sur Instagram, Snapchat, Reddit...

On commence avec qui?

C'est le monde dans lequel ils vivent, sans peut-être entrevoir celui qui se prépare. Le droit à l'oubli, à être laissé tranquille, c'est un bon sujet aussi...

On pourrait même parler de sexualité, de pornographie et d'érotisme dans l'art comme dans la vie. On a affaire à des gens de 16-17 ans.

Hier, la direction annonçait la tenue d'une réflexion au collège sur la sexualité et les plateformes numériques. Ç'aurait été bien d'y penser avant, mais on ne dira pas que c'est une mauvaise idée...

Les valeurs de McGill

Pendant ce temps à McGill, un joueur-vedette a été suspendu après avoir été accusé de violence conjugale. Ça se défend, bien sûr. Mais à cette occasion, la direction a déclaré qu'on n'aurait jamais dû inviter ce joueur au camp d'entraînement, même avant cette accusation. Pourquoi? Parce qu'en 2010, il avait été condamné pour avoir donné un coup de poing à quelqu'un dans un bar. Le jeune homme (qui avait 18 ans en 2010) a pourtant reconnu son crime, purgé sa peine (90 jours et des travaux communautaires).

L'inviter au camp était «contraire aux valeurs de notre communauté», a dit un dirigeant après la suspension pour violence conjugale.

Quoi, pour une faute faite à 18 ans, un homme est fini pour toujours? C'est ça «les valeurs» ? La réhabilitation, quatre ans plus tard, ça ne fait pas partie des «valeurs» de McGill? McGill qui se targue d'une tradition de grands défenseurs des droits de la personne?

L'image, la «marque de commerce» comme ils disent: la voilà la «valeur de la communauté» qui est en jeu ici.

Une autre leçon perdue.

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