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Le droit de mourir, le goût de vivre

Pendant les six mois qui ont suivi son... (PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE)

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Pendant les six mois qui ont suivi son jugement, en 1992, Robert Corbeil jeûnait plus ou moins. Il se laissait mourir... mais pas tout à fait. Il n'y a pas eu de grande illumination. Simplement des petites choses, des gens qui l'ont raccroché à la vie.

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Yves Boisvert
La Presse

«Robert Corbeil? Il a quitté le CHSLD en 2004, monsieur, on ne sait pas où il est», m'a dit la réceptionniste.

Cette fois, il devait être mort. Déjà, en 1992, deux ans après cet accident qui lui a cassé le cou, il suppliait qu'on le laisse mourir de faim. Le centre est allé devant le juge, qui a reconnu le droit du patient de ne pas être gavé.

En 2003, pourtant, donc 11 ans plus tard, à ma grande surprise, j'ai retrouvé Robert Corbeil dans un CHSLD. Il avait obtenu le droit de mourir. Mais il avait décidé de vivre.

Depuis, 11 autres années se sont écoulées. Où était-il «parti», en quittant son CHSLD il y a 10 ans?

J'ai pensé à lui et à cette rencontre de 2003, la semaine dernière, en lisant l'histoire de Pierre Mayence. L'homme, devenu quadriplégique après un accident de parachute, a obtenu la même autorisation de la Cour, l'été dernier, en s'appuyant précisément sur le jugement Corbeil. M. Mayence est mort au bout de 61 jours de jeûne et de souffrance.

Après quelques coups de fil, j'ai retrouvé Robert Corbeil. Il est... très en vie. S'il a quitté le CHSLD, c'est pour aller vivre chez lui. Ce menuisier qui était entrepreneur en construction habite Sainte-Adèle, dans une maison que ses fils ont bâtie pour lui avec ses frères.

Il vit avec sa blonde. Oui, il a une blonde. «Si on m'avait dit un jour que je serais en amour avec un homme quadriplégique, j'aurais dit: ça va pas? Mais c'est arrivé», dit Martine Allès. (Oui, puisque vous le demandez, ils ont une vie sexuelle aussi.)

Martine allait rendre visite chaque semaine à sa mère, qui était voisine de palier de Robert au CHSLD. Ils se sont liés d'amitié. Elle lui allumait une cigarette. Ils jasaient. Sa mère est morte en 1999. Elle a continué à aller voir Robert. Elle venait de divorcer, avait deux jeunes enfants, n'est ni infirmière ni missionnaire, je veux dire que rien n'annonçait qu'au mitan de la vie, elle choisirait cette vie de couple pas ordinaire du tout.

Déjà, en 2003, Robert m'avait dit qu'il avait une amie qui venait le chercher les week-ends. Il avait obtenu une camionnette adaptée. Il ne peut pas conduire: seule sa tête bouge. Son fauteuil roulant obéit aux mouvements de sa tête qui touche des capteurs. Grâce à cette camionnette, un ami pouvait venir le chercher pour aller au cinéma. Et Martine venait le chercher et l'emmenait chez elle tous les vendredis. Il pouvait ouvrir une fenêtre et respirer un autre air.

Le dimanche, il retournait au CHSLD comme un détenu retourne en prison après une permission.

«Un jour, on va vivre ensemble», m'avait-il dit. On peut rêver, Robert, mais franchement, comment serait-ce possible? Il a besoin de quelqu'un pour le lever, le laver, le faire manger, enfin bref, qui peut assumer autant de soins permanents? Martine pouvait...

«Les gens me disaient: vous ne durerez pas six mois, tu vas t'épuiser... Mais on a une aide de quatre heures chaque matin payée par le CLSC. Si les gens avaient de l'aide, il y en a beaucoup qui feraient comme nous», dit-elle.

Un pensionnaire de CHSLD coûte de 50 000 à 70 000$ par année. Contre environ 12 000$ pour l'aide à temps partiel à domicile.

***

Pendant les six mois qui ont suivi son jugement, en 1992, Robert jeûnait plus ou moins. Il se laissait mourir... mais pas tout à fait. Il n'y a pas eu de grande illumination. Simplement des petites choses, des gens qui l'ont raccroché à la vie.

«Je ne le connais pas, ce gars [Pierre Mayence], et il a dû souffrir, mais je suis content pour lui et de la société qui lui a laissé le droit de le faire. Content qu'on m'ait laissé choisir en 1992 sans m'écoeurer. Nous, on est pognés avec ce handicap, qu'au moins on nous laisse tranquilles.

«Si on décide de mourir, qu'on nous foute la paix. Et si on décide de vivre, qu'on nous aide.»

D'un côté, le système pousse au désespoir dans cet enfermement, mais de l'autre, il laisse mourir le désespéré sans abréger ses souffrances.

«Ils l'ont poussé à faire ça, s'il avait pu vivre ailleurs que dans une prison où on décide à quelle heure tu te couches et ce que tu manges, il ne l'aurait peut-être pas fait. Mais même une fois qu'il a décidé de mourir, on refuse de l'aider.»

***

Robert avait deux enfants de 10 et 11 ans en 1992; est-ce que ça l'a retenu?

«J'ai pensé à mes enfants, mais je me disais qu'ils auraient plus de peine de continuer à me voir emprisonné que de me savoir mort. Je voulais pas leur faire subir ça. Ils ont 8, 9 ans, ils te voient dans ta chaise, y a pas de jouets, tu peux pas les prendre, les caresser, aller chercher une crème glacée... Papa, qu'est-ce que t'as fait hier? Comme avant-hier. Comme avant-avant-hier...»

Il repense à «l'accident» souvent. À ce quatre-roues sur lequel ses enfants l'accompagnaient. Une balade toute simple. Un trou. Le véhicule bascule. Il se précipite pour protéger ses fils. Il prend le poids sur la colonne. «Pourquoi? Y a tant de gens qui font les fous et à qui il n'arrive rien...»

La nuit, il refait souvent le même rêve. Il est avec ses enfants. Ils ont toujours 8 et 9 ans. Ils sont à la pêche. En camping. Ils bricolent. Sa vie d'avant, quoi.

«Dans mes rêves, j'ai toujours mes jambes... Tu viens la larme à l'oeil en te réveillant... Avec mes journées, y en a pas beaucoup qui prendraient ma place.

«Mais maintenant, c'est moi qui décide ce que je fais, qui je rencontre, à quelle heure, ce que je mange. Toutes les choses banales de la vie.»

***

C'est sûr, quand il voit un chantier de construction sur la route ou des gars en train de refaire une toiture, il tourne la tête, il a un pincement.

Il y a eu le chantier de sa maison. Ses fils sont menuisiers comme lui. C'est une fierté d'habiter dans «leur» maison, même si c'est une peine de ne pas l'avoir faite avec eux.

Il a montré aux enfants de Martine à peinturer, le pinceau de haut en bas, de droite à gauche, attention, reprends ici, prends ton temps... Il leur a dit quoi planter sur le terrain. Le pin qui lui allait au coude 10 ans plus tard est haut comme la maison. Il y a un mélèze. Une clôture en perche, faite selon ses instructions...

Avec une paille dans laquelle il aspire pour «cliquer», et un réflecteur sur la monture de ses lunettes, il peut utiliser son ordinateur, lire, écrire au monde...

À 59 ans, le voici grand-père. Il aide d'autres handicapés à obtenir de l'aide. Il faut se battre pour chaque équipement - des portes automatiques au lit au collecteur d'urine, etc.

Il fait partie d'un comité «Planetree» qui tente d'humaniser les soins hospitaliers. Notamment la nourriture. «Où j'étais, ils servaient des toasts réchauffées faites la veille!»

Il n'y a que sa tête qui bouge, mais elle en fait bouger d'autres.

Hier, quand je l'ai appelé, il partait pour aller voir les couleurs.

«Quand tu veux mourir, c'est pour arrêter la douleur. Mais quand on a de l'aide, on reprend goût à la vie.»

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