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La patente à Drainville

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Yves Boisvert
La Presse

Au rythme où ses collègues la renient, on est bien obligé d'appeler ça «la Charte à Drainville».

L'un avait des réserves, mais n'a rien dit. L'autre a soulevé des objections en privé, mais s'est rallié. Une troisième était mal à l'aise, mais s'est laissé convaincre...

À peu près la moitié du cabinet de Pauline Marois était opposée à la Charte des «valeurs» telle que rédigée et défendue par Bernard Drainville.

Mais ils n'ont rien dit. Ils ont tenté de se faire élire en s'assoyant dessus. La victoire, pensaient-ils, était à ce prix.

Jean-François Lisée, qui en est pourtant l'un des grands inspirateurs (relisons ses textes de 2011), a été un des premiers après la défaite à prendre ses distances.

L'homme nous dit même, dans un livre à paraître, qu'il aurait quitté le cabinet plutôt que de voter pour la Charte telle quelle! En tant qu'«humaniste», voyez-vous, il n'accepte pas qu'on fasse perdre son emploi à une fonctionnaire qui porterait le hijab. Il y a une sorte de droit acquis de l'employée, et si le gouvernement a changé les règles du jeu, ce n'est pas à elle d'en faire les frais.

Mais, cher Jean-François, n'ai-je pas lu un texte cosigné par vous et Bernard Drainville... dans le New York Times? Un texte qui tentait de faire croire aux Américains que cette charte était dans le plus pur esprit de la liberté de religion et de la laïcité de l'État définies par le grand Thomas Jefferson il y a 225 ans?

Oui, me dit le député de Rosemont, mais JAMAIS il n'a dit qu'il était d'accord avec tous les détails. D'ailleurs, à The Gazette, il a dit que «personne ne va perdre son emploi». Ailleurs, il a dit qu'il faudrait penser à «la transition». Les esprits subtils auront deviné qu'il suggérait ici une période d'adaptation plus ou moins longue avant l'entrée en vigueur de la Charte, ainsi qu'il l'avait préconisé en détail en 2011 dans son blogue...

Il est conseillé de toujours avoir un jésuite sous la main quand on analyse du J.-F. Lisée. Hélas, ils se font rares!

Cet humaniste est absolument révolté à l'idée de faire perdre son emploi à une conductrice d'autobus qui porterait un petit voile. Mais pas le moins du monde de le refuser à celle qu'on n'a pas encore embauchée.

Drôle d'humanisme, celui qui reconnaît des droits fondamentaux uniquement en fonction des hasards de l'embauche, de la chronologie et de l'ancienneté.

Drôle de principe, celui qui est assez bon pour vous faire démissionner dans un futur hypothétique, mais pas assez pour que vous le formuliez publiquement au présent, alors que le débat fait rage.

***

Ah, c'est vrai, Jean-François Lisée n'a pas dit «le contraire». Comme il n'a pas non plus dit: «exiger de Pierre Karl Péladeau qu'il vende ses parts de l'entreprise fondée par son père nous semble excessif». C'est une lettre qu'il citait sur son blogue. Nuance! Dans un texte intitulé «Wow! Parizeau, Duceppe, Lisette, Landry unis pour un candidat du PQ! Ça, c'est du rassemblement!».

Un lecteur inattentif aurait cru qu'il s'agissait d'une caution, vu le titre et l'absence de commentaire. Mais non! M. Lisée n'a fait que citer la lettre!

Sur les avoirs de Péladeau, je comprends bien qu'en pleine campagne, ce n'est pas le moment de vider la question et d'attaquer un candidat-vedette de son parti.

Mais avec la Charte, il est question d'un débat qui déchire la société depuis août 2013, qui touche aux croyances fondamentales, à la philosophie politique même. Il n'y a pas de place pour finasser.

La chef de cabinet adjointe de M. Lisée, d'ailleurs, Christine Fréchette, a carrément démissionné, tant elle jugeait ses valeurs «irréconciliables» avec le projet Drainville-Lisée, devenu quoi déjà? Ah oui, la patente à Drainville.

***

Jean-François Lisée explique maintenant assez clairement le but de l'opération, au cas où on ne l'aurait pas encore deviné. La Charte serait attaquée par Ottawa devant les tribunaux, probablement taillée en pièces vu la jurisprudence. Ainsi, écrit-il dans son livre, son gouvernement pourrait «faire la démonstration que des choix considérés essentiels par les Québécois étaient irréalisables dans le cadre canadien».

L'important, c'était l'outil de mobilisation nationale autour d'un rejet programmé par «Ottawa» et «les tribunaux fédéraux», bien plus que la présumée «laïcisation».

Voilà comment ce PQ-là a régressé. Bazarder les droits pour un gain politique, ignorer la commission des droits, exciter (involontairement!) les xénophobes... Un recul de 25 ans, cette Charte, a même conclu Jacques Parizeau.

***

À peine débarqué à Édimbourg, le mois dernier, je me retrouve dans le bureau du prof James Kennedy. Le type a fait son doctorat à McGill en comparant les nationalismes écossais et québécois.

Sa thèse consiste à dire que les idées politiques «libérales» véhiculées par l'Empire ont imprégné profondément les mouvements nationalistes du Québec et de l'Écosse. Ils ont forgé des branches originales du nationalisme, épris du respect des droits individuels et des libertés publiques. Une tradition libérale magnifiquement incarnée par Lévesque, mais aussi par ses successeurs.

Première chose que me dit le prof Kennedy quand j'entre dans son bureau: «La... Charte? Pourquoi?» L'homme était renversé. De toute évidence, il y avait là une rupture avec ce nationalisme ouvert et passablement original incarné par le PQ.

On a la réponse. Merci, M. Lisée.

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