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Yves Boisvert
La Presse

Le nombre de crimes diminue constamment depuis 20 ans au Canada, et pourtant, la population carcérale augmente. Depuis 2010 seulement, le nombre de prisonniers dans les pénitenciers fédéraux a augmenté de 9%.

Malgré la construction de nouvelles cellules, les pénitenciers fédéraux débordent déjà, et la situation ira en s'aggravant, nous dit cette semaine le vérificateur général (VG).

Ce n'est pas tant à cause des peines plus longues ou d'un plus grand nombre d'admissions, d'après l'analyse du VG. C'est essentiellement dû à la plus grande difficulté d'obtenir une libération conditionnelle.

Les pénitenciers fédéraux accueillent les personnes condamnées à des peines de deux ans et plus d'emprisonnement. La situation est encore pire dans les prisons provinciales, où sont purgées les peines de moins de deux ans.

Les conservateurs ont fait adopter une panoplie de peines d'emprisonnement automatique pour des crimes mineurs, qui entraîneront surtout des peines de moins de deux ans. Les prisons du Québec, déjà pleines à plus de 110%, s'attendent à recevoir encore plus de prisonniers à cause de ces mesures.

La surpopulation, ça veut dire deux détenus dans des cellules conçues pour une seule personne. Ça, c'est pour les plus chanceux. Ma collègue Isabelle Hachey a raconté l'an dernier comment ça se passe à Bordeaux, la grande prison provinciale de Montréal. On les appelle les «dodos»: ils n'ont même pas de lit dans une cellule. Ils roulent leur matelas et se couchent sur le plancher de la cellule qu'ils partagent avec d'autres. Ça ne veut pas seulement dire l'absence totale d'intimité. C'est aussi une augmentation de la violence, des tensions, et des dangers pour les gardiens comme pour les détenus.

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Personne ne veut ouvrir toutes grandes les portes des prisons ou rendre insignifiantes les peines pour les crimes graves. Mais la voie suivie depuis 10 ans, tant par les libéraux que par les conservateurs, a été celle des peines automatiques et des limites au pouvoir discrétionnaire des juges et des commissaires aux libérations conditionnelles.

Quelques cas particulièrement scandaleux ont été utilisés pour justifier ces durcissements. Mais cette escalade mène tout droit dans un cul-de-sac. Il suffit d'aller voir ce qui se passe aux États-Unis pour s'en convaincre.

À partir des années 70, un mouvement s'est dessiné et a balayé tous les États-Unis: celui des peines minimales. Tous les États américains ont adopté des lignes directrices obligatoires pour les juges pour toute une série de crimes. Par exemple: pour le trafic de drogue, selon le poids, selon le type de drogue, le juge doit infliger une peine de 10 à 14 ans, peu importe les antécédents et le profil du criminel. Les États ont aussi pour la plupart une loi des «trois prises, vous êtes retiré», qui envoie en prison presque indéfiniment les doubles récidivistes. Les libérations conditionnelles ont également été abolies dans plusieurs cas. Résultat: le nombre de détenus a plus que triplé. Le taux d'incarcération est passé de 170 à 710 par 100 000 habitants.

Au Canada, où il a également augmenté, il est à 118 (147 en Grande-Bretagne, 98 en France, 79 en Allemagne).

Le taux d'incarcération explosait au moment où le nombre de crimes diminuait. Certains y ont vu une cause de la diminution de la violence. Cette tendance s'observe pourtant partout dans le monde développé, même là où les politiques pénales sont radicalement opposées. La raison fondamentale de la diminution de la criminalité est... le vieillissement de la population. La plupart des crimes sont commis par des hommes... jeunes. Qui sont moins nombreux.

Ce choix a évidemment un coût et le système américain, après avoir encouragé plus de constructions de prisons que d'écoles, est au bord de la faillite. En 2011, la Cour suprême des États-Unis a approuvé la libération graduelle de plus de 30 000 détenus des prisons californiennes, dangereusement surpeuplées. De partout, on critique l'absurdité des peines d'emprisonnement à vie pour trafic de stupéfiants, et tout ce système d'automatismes injustes - et discrètement racistes.

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On est heureusement loin du modèle américain ici, mais chaque initiative conservatrice en matière de sécurité publique en est une version plus ou moins modérée. Des mesures qui sont non seulement coûteuses en emprisonnement, mais inefficaces pour la sécurité publique.

Là-dedans comme dans tant d'autres domaines, le gouvernement Harper n'a pas vraiment d'intérêt pour les faits établis par la recherche. Il préfère des projets de loi au titre pompeux qui prétendent améliorer «la sécurité dans nos rues».

Il s'étonne ensuite de voir que les tribunaux les déclarent excessifs et les invalident.

À ce train, on n'a pas fini de voir des matelas au sol des cellules et des violences dans les pénitenciers.




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