La leçon de morale olympique

Sous haute surveillance militaire, les Jeux de Sotchi... (Photo Dita Alangkara, AP)

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Sous haute surveillance militaire, les Jeux de Sotchi rappellent ceux de Salt Lake en termes de sécurité. Toutefois, il y a un je-ne-sais-quoi de plaisir inavoué et de manque de perspective dans la critique outrée que les médias occidentaux font des Jeux russes.

Photo Dita Alangkara, AP

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Yves Boisvert
La Presse

(Sotchi) Le journaliste d'ABC posait la question gravement: des athlètes gais pourraient-ils être emprisonnés à cause de la loi russe contre la «propagande homosexuelle»?

Arrêtez de faire semblant. Tout le monde sait que cette loi ne trouvera aucune application en terrain olympique.

La loi n'en est pas moins abjecte. Mais il y a un petit peu trop d'autosatisfaction américaine en ce moment dans le ton des dénonciations médiatiques. Les lois homophobes seraient-elles une bizarrerie typiquement russe?

Soyons prudents dans les leçons de morale olympique.

Parce que...

Des Jeux sous haute surveillance militaire pour cause de menace terroriste... qui sont «une catastrophe environnementale»... dans un État où l'homosexualité peut être punie de peines de prison... le tout sur fond de corruption...

Ça ne vous rappelle rien? Moi, ça me rappelle les Jeux olympiques de Salt Lake City, en 2002.

C'était cinq mois après les attentats du 11-Septembre et l'armée américaine était partout, dans les airs comme sur la terre.

C'étaient les premiers Jeux de l'ère du super-terrorisme. Ils inauguraient l'ère de l'hyper-sécurité. Trois heures pour entrer dans le stade pour la cérémonie d'ouverture. Des fouilles en entrant et en sortant des sites.

En 2002, la loi de l'Utah qui prévoyait une peine d'emprisonnement de six mois pour le crime de sodomie était encore en vigueur - la loi, par souci d'égalité, s'appliquait autant aux hétérosexuels, remarquez. Il a fallu un jugement fédéral, en 2003, pour déclarer inconstitutionnelles les nombreuses lois américaines qui criminalisaient les rapports sexuels gais.

Je ne me souviens pas qu'AT&T, déjà grand commanditaire des JO, ait publié un communiqué à ce sujet, comme elle l'a fait mercredi pour dénoncer courageusement la loi russe... Que dites-vous? Ils ont moins de clients en Russie?

Avant le début des Jeux de Salt Lake, je me souviens des dénonciations outrées des écologistes face au «désastre» environnemental: des pans entiers de montagnes sauvages de l'Utah avaient été transformés en condos, en stationnements, en hôtels, en parcours de ski... Le saut à ski avait ravagé toute une forêt. Les autoroutes avaient été agrandies.

«Une honte», avait déclaré le Sierra Club.

On devait en outre apprendre que le comité organisateur des Jeux avait soudoyé plusieurs membres du Comité international olympique en payant des études à leurs enfants, en leur offrant des terrains, des cadeaux considérables, etc. Salt Lake avait essayé sans succès trois fois d'obtenir les JO, et cette fois, on allait utiliser les grands moyens...

Une demi-douzaine de membres africains et sud-américains avaient été expulsés du CIO et des accusations avaient été portées aux États-Unis contre des membres du comité - tous ont cependant été acquittés.

* * *

Le scandale devait mener à la démission du président du comité, et à l'arrivée de l'ancien gouverneur du Massachusetts, Mitt Romney, un mormon originaire de l'Utah.

Romney n'a pas eu qu'à s'occuper du problème de corruption. Il est arrivé au sein d'un comité organisateur dominé par des mormons ultra-conservateurs. Une des membres du conseil de direction du comité organisateur était l'ex-biathlète Joan Guetschow. Elle a raconté au magazine Mother Jones l'accueil glacial que lui ont réservé les administrateurs quand elle a présenté son «amie», la skeletoneuse Tricia Stumpf, devenue sa femme depuis.

Romney a fait tant d'efforts qu'il a été félicité par les organisations gaies et lesbiennes à la fin des Jeux - tout un contraste avec le candidat présidentiel républicain qu'il est devenu 10 ans plus tard, mais c'est une autre histoire.

* * *

Je n'essaie pas ici de renvoyer dos à dos Russes et Occidentaux. Aux États-Unis, on peut non seulement critiquer les lois et les dirigeants sans crainte de représailles - parlez-en au militant écolo de Sotchi qui vient d'être condamné à 15 jours de résidence surveillée pour blasphème sur la voie publique... Les lois peuvent aussi être attaquées devant les tribunaux, et c'est ainsi que le mariage gai fait des avancées.

Le niveau de corruption ne se compare pas non plus, sans compter qu'à tout le moins, des enquêtes policières et des accusations ont eu lieu, ce qui ne risque pas d'arriver en Russie. Ce n'est pas un détail.

Mais comment dire? Il y a un je-ne-sais-quoi de plaisir inavoué et de manque de perspective dans la critique outrée que «nous», médias occidentaux, faisons des Jeux russes.

Si je me souviens bien, des millions ont été empochés en corruption par des entrepreneurs véreux, quelque part au Canada, lors des Jeux de 1976... Le stade n'était pas encore terminé... Un politicien a été condamné...

Il se peut que les Jeux de Sotchi passent à l'histoire pour toutes les mauvaises raisons que l'on sait maintenant. Il y a déjà plein de raisons de les haïr - et pas seulement à cause des robinets qui fuient dans les hôtels des journalistes...

Souvenons-nous tout de même qu'après deux jours seulement, un journaliste visionnaire du très respectable Guardian de Londres avait décerné aux Jeux de Vancouver le titre de «pires de l'histoire», ce qui avait été répété abondamment par la presse britannique.

La suite lui a donné tort.




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