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«Faut que ça change»

Raymond Lafontaine... (Photo Olivier Jean, La Presse)

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Raymond Lafontaine

Photo Olivier Jean, La Presse

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Yves Boisvert
La Presse

(Lac-Mégantic) La ville brûlait et Raymond Lafontaine ne s'est pas posé de question. Il a roulé comme un fou, il a appelé des hommes et ils sont descendus aider les pompiers avec leur machinerie.

De l'autre côté des flammes, pendant ce temps-là, il y avait son fils, sa bru, sa belle-fille, une secrétaire. Les quatre sont morts au Musi-Café.

Hier, ce pan de mur de 65 ans est sorti en colère du garage devant lequel nous parlions avec des employés. Une colère sourde et profonde.

«Mes cinq enfants étaient au Musi-Café, mais les quatre autres sont partis avant. Sinon, je peux vous dire qu'il n'y aurait plus de chemin de fer à Mégantic, je m'en serais occupé...»

Comprenez que cet homme a bâti une entreprise de construction de 175 employés qui ne sont pas des sauveteurs professionnels. Mais cette nuit-là, avec leur équipement et leur courage, pendant que tout pétait et que la chaleur leur brûlait la peau, ils tiraient des wagons de fuel qui auraient tout aussi bien pu les pulvériser. Ils creusaient des tranchées. Ils créaient des remblais.

«C'était formidable, le travail qui s'est fait cette nuit-là, les gens ont travaillé ensemble, ces gars-là ont tout fait...»

N'allez pas leur parler d'héroïsme. «C'est les pompiers, les héros, là-dedans, nous autres, on faisait juste les aider», nous dit celui qui a tiré les wagons qui n'avaient pas encore explosé.

Raymond Lafontaine en est fier, de ses gars. Mais aujourd'hui, il est surtout en colère.

«Si je sors un camion d'ici qui n'est pas conforme, je me fais arrêter par la SAAQ; si un camionneur d'ici fait un accident aux États-Unis, ils l'amènent au poste de police. Mais eux, ils sont où? C'est pas un accident, c'est un crime. Laisses-tu ton char sans mettre les freins? Eux autres, ils transportaient 73 wagons de 100 000 litres d'essence, sacrament!

«Faut que ça change! On va-tu les laisser faire? On va-tu les laisser brûler le Québec au complet pour faire plus d'argent? Pas moi!

«Écris-le, que c'est criminel. Non, écris-le pas. Crie-le!»

Hier, l'École d'entrepreneurship de Beauce a tenu à lui dire qu'on lui enverrait le diplôme de son fils. «Il voulait juste vivre...»

Les mécaniciens derrière lui viennent de l'écouter. Ça fait trois jours qu'il en parle. Certains ont travaillé cette nuit-là. C'est l'heure de retourner dans le garage. C'est peut-être la fatigue, il y en a qui se frottent les yeux.

«Je vais vous dire: faites pas d'enfants...»

Je serre la main de cet homme droit comme un chêne, parcouru de frissons et imprégné de sa colère.

Un peu plus tôt, j'étais à Nantes pour voir d'où était parti ce train. De là, ça descend sur 10 km vers le lac Mégantic, dans ce pays sublime de collines et de montagnes.

Il n'y a pas de «gare de Nantes»: seulement une voie d'évitement où reposent quelques wagons. Et d'où descend le conducteur qui a fini son quart de travail.

Je marchais sur la voie ferrée sous le petit crachin, en essayant d'imaginer comment l'engin avait pu démarrer, rouler, rouler...

Une voiture rouge sport décapotable s'arrête tout près. Un homme en sort, l'air de chercher à comprendre lui aussi. «Ç'a pas de bon sens!»

Il habite à Saint-Bernard de Beauce, ce village inconnu jusqu'au 13 octobre 1997, quand 44 de ses résidants partis faire du tourisme dans Charlevoix sont morts aux Éboulements. L'autobus avait manqué de freins.

Son père et sa mère sont morts. Tout le village était en deuil. Comme Lac-Mégantic le sera.

«Ça va être plate un bon bout, je peux te dire ça... Tu t'en remets jamais vraiment, tu gardes toujours une tristesse... Mais tu changes. Moi, mettons que je sais qu'on sait jamais ce qui nous pend au bout du nez. Alors, j'attends pas d'être de l'autre bord pour vivre...»

Il me fait un signe de la tête pour me montrer sa voiture sport.

Il est agriculteur. Il s'est abîmé dans le travail pour ne pas avoir trop mal.

Même s'il habite à deux heures d'ici, il fallait qu'il vienne. Voir. Marcher sur le rail. Sentir. Toucher la peine.

«Le jour même de l'accident, je suis allé aux Éboulements. J'ai voulu aller voir l'autobus dans le trou. Ils m'ont jamais laissé faire. J'ai attendu qu'il soit au garage... J'ai retrouvé les choses de ma mère, de mon père...»

Il n'a pas suivi le conseil de Raymond Lafontaine. Il avait deux enfants quand ses parents sont morts. Il en a eu deux autres. Le troisième porte le nom de son père. Il sourit en me disant ça. «Mais faudrait pas qu'il leur arrive quelque chose, on est fragile de ce côté-là...»

Il vient d'arriver, il repart aussi vite. Faut s'occuper de la famille, de la ferme, des vaches.

De la vie, quoi.

La vie qui ne sera jamais plus la même.

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Commentaires (10)
    • Subliime de compassion.
      Jugez en par vous meme en lisant l edito d Andrr Pratte
      Vous pourrez ainsi juger de la dignite de cet article
      Je vous laisse juger de la dignite de l autre

    • Un grand merci pour ce texte
      La colère de monsieur Lafontaine est on ne peut plus légitime.
      Quand on apprend le très grand courage de ces gens qui ont risqué leurs vies pour essayer d'empêcher que le feu se propage, on ne peut qu'être très fier de ces personnes et espérer que la vie leur procurera une forme ou une autre de réconfort, mais surtout de reconnaissance, au-delà de Lac Mégantic.

    • Merci d'abord pour ces témoignages.
      Le Québec connait trop de restrictions, trop de contraintes, trop d'interventions de l'État lorsqu'il s'agit de problèmes mineurs et facilement contrôlables.
      Et trop de liberté de décision et d'action lorsqu'il s'agit de problèmes sérieux et importants à chaque fois que des groupes de pression importants qui possèdent des liens étroits avec le monde politique peuvent intervenir.
      @Le_piano_ivre:
      Autant le drame de Mégantic que celui de la route des Éboulements à Saint-Joseph-de-la-Rive ont pour origine avant tout la négligence. Négligence dans l'estimation du risque à la base qui aboutit à l'accident majeur à cause d'un enchainement de facteurs pas critiques en soi.
      Ces drames évitables doivent être et sont souvent à l'origine de mesures pour en éviter de nouveaux.
      L'histoire nous montre que l'homme est capable de crimes aux conséquences bien pires lorsqu'on donne trop de pouvoir à des individus ou des groupes. Depuis bien avant la Révolution Française, et après celle-ci (les guerres napoléoniennes par exemple ont fait bien plus de victimes hors France que toute la Révolution Française en France).
      La liste des grands crimes du 20e siècle est bien pire, du début à la fin du siècle.
      Et n'oublions pas les grands crimes depuis la « découverte » des Amériques par ses envahisseurs depuis bien quatre siècles.
      De temps en temps, on se met à trouver des solutions pour réduire le risque de nouvelles catastrophes ? mais l'homme semble vouloir oublier vite, pour refaire les mêmes erreurs .... .

    • Je suis originaire de St-Bernard. Ai tout vécu. C'était d'une tristesse qui ne s'oublie pas. Les médias sont finalement partis pour nous laisser enterrer paisiblement nos morts. Pendant deux jours ... deux par deux (mari et femme).

    • Monsieur Lafontaine a 100 000 fois raison. On vit dans un monde où tout est réglementé. On construit une galerie trop proche d'un lac et on a des emmerdements durant des années.
      Il est surréaliste de se rendre compte qu'un conducteur d'expérience peut stationner un train de 73 wagons remplis de pétrole en haut d'une côte et le laisser sans surveillance tout en enfreignant aucune règle. Sur quelle planète se situe le monde des chemins de fer ? Sont-ils sortis du 19 e siècle ? Que font tous les bureaucrates de Transports-Canada? Et dire que ce gouvernement se fait une fierté de nous défendre contre le terrorisme...

    • C'est drôle, mon écran est tout embrouillé...
      C'est pour des textes de qualité comme ça que j'achète le journal.
      Merci d'être nos yeux et nos oreilles.
      Le Presse a bien fait de vous envoyer là, c'était un bon choix.
      Ça doit être dur... comme cela a été dur à Poly pour Mme Lortie.

    • M. Piano Ivre... J'aurais le goût de vous dire de continuer à vous enivrer et à jouer du piano autant que faire ce peut. Car chercher du sens aux choses, est la chose qui fait le moins de sens au monde ! Pourquoi l'homme est comme ça ? Et s'il était autrement, on pourrait poser la même question. Et encore autrement de cet autrement, encore la même question, et ce, à l'infini. Je ne peut imaginer un état quelconque qui annihilerait cette question.
      Hasard, molécules, chimie organique et "edge of chaos" pour brasser le tout, juste assez, mais pas trop, et hop ! Un gros n'importe quoi. Qui s'adonne à être cela, mais qui aurait pu être autre chose. Et ça n'aurait ni plus ni moins de valeur.
      Soyez heureux. Vous avez choisi quelques moyens pas trop pires pour cela.

    • Quel courage ! Ces hommes méritent une médaille.

    • Le transport par train est de la responsabilité du fédéral.
      M. Paradis a été très présent dans les premiers jours pour soutenir les gens de son comté; M. Lebel est venu faire un tout pour nous dire que les politiques canadiennes ressemblent à celles des USA.
      Depuis silence radio. Les experts de Transport Canada complètent l'enquête, mais il, faudrait que les ministres conservateurs du Québec et le PM M. Harper annoncent des mesures d'aide et une remise en question des réglementations.
      C'est le moins qu'ils puissent faire. Sinon, qu'ils ne viennent pas dire que le Québec prend toute la place et que les gens ne votent pas pour eux. Ils ont une occasion en or de se faire du capital politique.

    • Monsieur Boisvert,
      Je vous écris même si probablement ce n'est pas vous qui modérez ici. Idem sur votre blogue et je comprends sinon ça ferait trop.
      Mais si vous venez lire parfois ce que les gens y écrivent je vous dirais que je comprends votre besoin d'aller marcher dans l'emprise de MMA.
      J'ai une passion; l'histoire de la France. Surtout la période de la Révolution. Des Etats Généraux jusqu'à la chute de Napoléon.
      En voyage à Paris je demande souvent une heure ou deux de solitude à mon épouse. J'aime me promener sur les quais près de la Place de la Concorde, l'Ipod dans les oreilles à écouter les Gnosiennes de Satie. Je regarde la Seine et je me demande pourquoi.
      Pourquoi Robespierre, Fouquier-Tinville, Louis XIV, Danton, les Girondins et les Montagnards, la haine, l'amour, la guillotine, le sang, les sans-culottes, les Chouans et les noyades en Vendée?
      Pourquoi l'Homme est comme ça?
      Je vous trouve chanceux de marcher dans l'emprise de la MMA parce que j'aimerais pouvoir faire la même chose avec mon iPod dans les oreilles à écouter les Gnosiennes de Satie.
      Et à me demander pourquoi?
      Pourquoi l'Homme est comme ça.
      J'ai 59 ans et je n'ai pas la réponse.
      J'ai bien peur que je ne l'aurai jamais cette réponse.

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