Le turban de Jackie Robinson

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Yves Boisvert
La Presse

Où es-tu donc passé, Jackie Robinson?

Dire que c'est Montréal qui a accueilli le premier Noir du baseball majeur. Et nous voilà à nous ridiculiser en expulsant des enfants sikhs des terrains de soccer...

«Qu'ils jouent dans leur cour», a dit Brigitte Frot, directrice de la Fédération de soccer du Québec, pas gênée du tout.

La sécurité! Elle est bonne, celle-là. Combien de morts par strangulation due à un turban l'an dernier, déjà? Des blessés?

Évidemment que ça n'a rien à voir. Quand une fédération de sport ne nous sert même pas l'argument sportif (après tout, on joue avec la tête, au soccer), ça sent mauvais.

Il n'y a qu'un mot pour résumer cette décision, vraiment, et c'est «intolérance».

Pourtant, pas un seul représentant des trois partis principaux à l'Assemblée nationale n'est capable de le prononcer.

Y a-t-il encore quelqu'un pour défendre les principes élémentaires dans cette classe politique? Ont-ils tous peur de perdre des votes à Hérouxville?

Où est passé l'esprit des Lévesque, Ryan, Godin, Goldbloom?

Le ministre Drainville s'est défilé. Le député Fournier qui n'ose pas dire qu'il n'est pas d'accord - oh, qu'il a hâte que la Fédération internationale se prononce pour le turban! François Legault «respecte la décision», mais au fond il esquive: ça ne concerne pas l'État. Même Québec solidaire préférait faire des communiqués sur le livre à prix unique.

«On n'est pas dans les accommodements religieux», a dit M. Legault.

Au contraire, on y est à plein, même si ça ne relève pas de l'État. L'accommodement, c'est faire une exception mineure, raisonnable, à une règle. Une petite exception pour aider quelqu'un à s'intégrer - au travail, à l'école, à la société. C'est la forme juridique de la générosité. Une tentative de se civiliser un peu plus. Mieux vivre ensemble. Au lieu de rejeter d'emblée.

Il y en a que ça défrise terriblement. Moi pas.

Oui, c'est permis de travailler même si on est handicapé. Oui, c'est permis de jouer au soccer même si on est sikh au Québec - mais ça devra être la cour qui le dise.

Qu'est-ce que ça peut bien faire qu'un enfant joue avec un couvre-chef qui, pour lui, a un sens religieux profond?

À cela, on répond généralement par: «si on le permet à un, va falloir le permettre à tout le monde...» Argument suivi habituellement par un exemple absurde, du genre: «si dans une religion faut avoir un cheval, va-tu falloir les laisser jouer au soccer avec un cheval?»

Pas vraiment, non.

Les accommodements ont ceci d'embêtant qu'ils sont décidés à la pièce. Selon qu'on le trouve raisonnable ou pas. Certains rêvent d'une charte qui règlerait tout d'avance, qui nous guiderait enfin! Comme si on pouvait fourguer la vie dans un bout de loi...

De quoi s'agit-il, donc? De tolérance. Tout simplement. Qu'est-ce que ça peut bien vous faire, gens de soccer? Ou «nous», en quoi ça «nous» dérange? On parle de 200 enfants au maximum. Ça vous arrache le coeur de voir des gamins sur un terrain de soccer avec une drôle de tuque sur la tête?

Moi pas.

Le sport est un intégrateur extraordinaire. Tous égaux, tous unis vers un but commun, dans le sport.

Tous égaux... ça ne veut pas dire tous identiques en toutes circonstances.

Pourquoi n'enlèvent-ils pas leur turban? me demanderez-vous. Il est vrai que bien des sikhs, ici comme au Punjab, ne portent pas le turban, à la ville comme au terrain de sport. La réponse est assez simple: c'est un choix religieux personnel.

Faut-il pour autant permettre le turban sur les chantiers de construction?

Non. La Cour suprême a déjà rejeté la requête d'un sikh qui refusait de porter un casque de sécurité.

Quant à la police, la Gendarmerie royale du Canada a autorisé le port du turban - et non un jugement: des policiers ont tenté de faire annuler cette décision, ce que la Cour a rejeté.

Le rapport Bouchard-Taylor recommandait que les couvre-chefs religieux soient interdits pour les juges, les procureurs et les policiers, parce qu'ils incarnent l'État dans son pouvoir «coercitif». Ça me semble une distinction parfaitement valable.

Ce qui n'est pas recevable, c'est de se réfugier derrière un règlement de la Fédération internationale. Si l'exception a été consentie pour le hijab, elle le sera pour le turban.

Et dans 10 ans, on repensera avec honte à ce jour où une responsable du sport le plus «inclusif» qu'on connaisse a dit très fort à des enfants de ne pas jouer avec les autres.

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