De quêtes et de quêteux

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Yves Boisvert
La Presse

Mon cher Réjean...

O.K., j'avoue que c'est un peu ma faute, avec mon titre de la semaine dernière: Un Colisée de quêteux.

Ce n'est pas un Colisée, n'est-ce pas? C'est un «amphithéâtre multifonctionnel». Monofinancé, mais multifonctionnel. Donc, contribuables, comprenez: pas seulement un endroit pour accueillir une équipe de hockey professionnel!

Vrai, le projet Labeaume est beaucoup plus astucieux - et franchement meilleur - que celui de Marcel Aubut il y a 15 ans, que le chef de cabinet de Jacques Parizeau avait qualifié de pompe à dollars branchée sur le Fonds consolidé.

Cet amphithéâtre pourrait servir à tout autre chose, notamment des spectacles qui ne viennent pas à Québec pour le moment. L'argument est habile, mais, soyons sérieux, le but de l'opération n'est pas d'offrir une infrastructure «pour l'est du Québec». S'il n'était pas question des Néo-Nordiques, on n'en parlerait pas.

***

Mais, cher collègue, tu soulèves de bonnes questions. Pourquoi un stade olympique à Montréal, des installations olympiques à Vancouver, à Calgary... et pas à Québec?

Eh ben parce que... Y en a pas, de Jeux olympiques, dans la belle ville de Québec. Faut commencer par gagner le concours, genre.

Cela dit, j'aime beaucoup les Jeux olympiques, mais quand on voit que la ville de Vancouver se retrouve avec un déficit de 1 milliard, des logements olympiques invendus en quantité, quand on pense au milliard (1 000 000 000$!) dépensé en sécurité, je me pose de sérieuses questions sur l'avenir de ces «grands événements». Sont-ils vraiment une plus-value pour les villes et les États? Ne voit-on pas qu'ils menacent de s'écrouler sous leur propre poids?

Que reste-t-il, après deux semaines de J.O.? Une chanson, un métro aérien et plein de jolies installations. O.K. Mais on peut les construire sans Jeux olympiques. C'est cher payé pour de la fierté et de la visibilité internationale.

***

Parlons installations culturelles. Pourquoi une salle de concert à Montréal? Bonne question. À mon avis, on n'a pas vraiment les moyens de se payer une salle de concert pour l'OSM, qui coûtera 259 millions, entièrement financés par le public - même si SNC-Lavalin en garantit l'entretien jusqu'en 2038.

Mais voilà, les grandes villes en Occident ont un orchestre symphonique, bien logé autant que possible. Ça fait partie du «kit» pour être dans le club. On peut estimer que c'est un transfert d'argent de la classe moyenne vers des gens généralement plus fortunés, dont la préférence culturelle est ainsi subventionnée. Il y a matière à débat. D'autant plus que la Place des Arts, ce n'est peut-être pas la Scala, mais pas non plus le sous-sol de l'église de Saint-Rémi. C'est endurable.

La grande différence entre un orchestre symphonique et une équipe de hockey professionnel, toutefois, c'est qu'un orchestre est par définition non rentable au Québec - et à peu près partout. Sans subvention, il n'existe pas. Oui, Kent Nagano est millionnaire. Mais c'est bien le seul, dans cet orchestre dont les musiciens sont sous-payés par rapport à la moyenne nord-américaine.

Alors, comme pour la culture «populaire», la télé, le cinéma, si l'État ne le finance pas, il n'y en aura pas, d'orchestre. Même chose pour le théâtre et la danse, des domaines où le Québec se distingue. On a certes payé cher pour les immeubles... mais les danseurs étoiles et les plus grands comédiens de théâtre d'ici font des salaires de misère.

Une équipe de hockey professionnel est par définition à but lucratif. La moyenne des salaires des joueurs dépasse 2 millions. Subventionner le loyer - c'est de cela qu'il s'agit - peut se défendre au nom des retombées diverses. Lucien Bouchard avait accepté d'aider les Expos à hauteur de 8 millions par année, en puisant dans le budget du Tourisme.

Mais 175 millions de Québec, autant d'Ottawa et 50 de la Ville de Québec? C'est un peu fort de café pour un amphithéâtre qui va échoir à une société d'État (une autre!), un truc très, très bon pour faire des déficits. J'ai hâte de voir la tête du président de la société d'État quand, en 2017, disons, aux prises avec des difficultés financières, le propriétaire des Néo-Nordiques voudra négocier une baisse de loyer sous peine de déménager à Kansas City ou, mieux encore, à Winnipeg...

Oui, mais on subventionne bien les grandes entreprises, style Bombardier, non? Certes. Ces multinationales sont excellentes dans le chantage aux retombées économiques. Mais, à tout le moins, on peut chiffrer les retombées quand un avion construit ici et vendu aux États-Unis fait entrer de l'argent étranger dans l'économie du pays et tourner des usines.

Les clubs de hockey, eux, déplacent les dollars de divertissement locaux autrement dépensés ailleurs dans la région. On subventionne partiellement la Formule 1 (15 millions) parce que c'est un événement qui attire un tourisme international chiffrable et considérable. C'est néanmoins, j'en conviens tout à fait, une forme de sodomie fiscale consentante assez répugnante que pratique Bernie Ecclestone.

N'appelons pas toutes ces interventions de la social-démocratie, s'il vous plaît. Les États les plus rétrogrades jouent ce jeu. Il y a dans le tas des mesures culturelles, des mesures d'investissement dans un marché concurrentiel, des stratégies touristiques et industrielles.

***

Donc, cher Réjean, pour me résumer, je ne suis pas contre toute forme d'aide de l'État aux entreprises, de divertissement ou autre. Mais qu'au moins la chose soit rationnelle, modérée, défendable économiquement, socialement. Bref, faut choisir ses quêtes.

Et comme j'ai écrit la même chose pour les projets montréalais, je suis d'autant plus à l'aise de dire que ce n'est surtout pas Montréal contre Québec. Débat bidon.

Quêteux, donc? À voir l'ampleur de notre endettement collectif, oui, on peut dire que nous sommes quêteux de l'argent public.

Quêteux à cheval, comme disaient nos pères. Un cheval emprunté, payé par d'autres, ça va de soi.

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