Mourir d'attendre

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Yves Boisvert
La Presse

Jean-Guy Pitre avait une maladie cardiaque bien déterminée depuis le mois de septembre: l'aorte obstruée. L'opération, vitale, serait relativement simple.

M. Pitre est mort la semaine dernière avant même de se rendre à la salle d'opération. Il est mort d'avoir attendu.

Mort d'attendre dans un pays qui a pourtant un personnel médical hautement qualifié, capable de le soigner.

Pourquoi a-t-il attendu six mois sans se faire opérer? On a fait passer des cas plus urgents avant le sien. Les dernières semaines, il pouvait à peine parler sans s'épuiser. C'est dire si les cas plus urgents devaient l'être extrêmement!

 

On nous dit maintenant qu'après un redressement certain, les listes d'attente en chirurgie cardiaque se sont remises à gonfler. Si bien qu'à Montréal, 25% des gens sont opérés hors délai. Hors du délai médical acceptable tel que défini par le Ministère. Ces délais ont aussi des conséquences pour des gens atteints d'un cancer, qui subissent une attente insupportable entre un diagnostic et une opération.

Il ne manquait pourtant pas de cardiologues ni de chirurgiens pour s'occuper de M. Pitre. Il manquait... de lits.

Et pourquoi manque-t-il de lits? Notamment parce que les directions d'hôpitaux sont obsédées par leurs statistiques aux urgences, selon le chef du service des soins intensifs, le Dr Tudor Costachescu, cité par Ariane Lacoursière.

Il est tout de même extraordinaire d'entendre un chef de service nous dire que les directions d'hôpitaux ont peur de se faire chicaner pour leurs urgences qui débordent, alors elles envoient les patients des urgences sur les étages. Cela force l'annulation d'opérations «électives», vu qu'il manque de lits pour elles.

Électives? Ce sont des interventions non urgentes, qu'on peut choisir de reporter, en principe. Sauf que la définition de ce qu'est une opération élective est en train de gonfler jusqu'à l'absurde, apparemment...

Est-on en train de nous dire qu'on gère les lits selon les apparences? Une maladie qui s'aggrave sur une liste d'attente, une mort même, cela ne se voit pas à l'oeil nu. Cela ne se filme pas en direct...

* * *

Tout ce jeu de déplacement des patients sur des listes et des lits réels ou fictifs révèle aussi le manque chronique d'infirmières. On arrive à peine à retenir celles qui arrivent, vu les conditions absurdes dans lesquelles, souvent, on les fait travailler. Et celles qui approchent de la retraite s'empressent de partir. D'où les primes votées en catastrophe l'été dernier, mais qui sont bien loin de régler le problème.

Pendant ce temps, des médecins sont incapables de faire leur travail. On en voit qui passent au privé non par idéologie, mais par dépit. Même chose pour nombre d'infirmières, à qui l'on offre de meilleures conditions, et pas seulement salariales.

Comble de l'absurde, le réseau de la santé, en désespoir de cause, se tourne vers les agences privées pour obtenir des infirmières. On évaluait à 2% le recours aux infirmières des agences privées dans le réseau de la santé en 2005. C'est maintenant 4%. Dans certaines régions, on approche des 10%.

Le ministre de la Santé, Yves Bolduc, reconnaît déjà qu'il faut une «réorganisation du travail». Nul doute qu'on a un sacré problème d'organisation. Un problème mortel, même. Mais son prédécesseur disait comme lui: on veut éliminer le recours aux agences privées. Cinq ans plus tard, on y a recours deux fois plus. On cherche les effets de la «réorganisation».

Quelles sont donc ses solutions, maintenant?

En 2005, la Cour suprême a conclu que le droit à la vie et à la sécurité des Québécois est mis en danger par les listes d'attente du réseau de la santé. Québec a répondu par diverses initiatives pour réduire ces listes. Mais, de toute évidence, la situation redevient critique à bien des endroits.

Il reste au ministre de la Santé à expliquer comment il se fait qu'au Québec de 2010, des gens meurent parce qu'on attend trop longtemps pour leur donner des soins qu'on est très bien capables de leur donner.

Il lui reste à expliquer l'absurde. Et à nous convaincre qu'on n'y est pas condamné.

 




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