Trump: branle-bas de combat à Ottawa

Bloc-photo. Vincent Marissal.  Ph: Alain Roberge. 2012... (Photo Alain Roberge, archives La Presse)

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Bloc-photo. Vincent Marissal. Ph: Alain Roberge. 2012

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La nomination, la semaine dernière, de Chrystia Freeland au poste de ministre des Affaires étrangères a fait grand bruit, mais plusieurs autres décisions plus discrètes prises ces derniers jours à Ottawa démontrent bien l'ampleur du choc Trump sur le gouvernement canadien.

La chose est passée plutôt inaperçue, mais Justin Trudeau a nommé Andrew Leslie, qui était whip en chef, au poste de secrétaire parlementaire de la ministre des Affaires étrangères. Cette nomination est importante parce que M. Leslie, un ancien militaire de carrière, qui a été commandant de l'Armée canadienne, a ses entrées dans l'équipe Trump, notamment auprès de Michael Flynn, conseiller en sécurité nationale du nouveau président, et de James Mattis, candidat au poste de secrétaire à la défense, deux anciens militaires de haut niveau. Andrew Leslie a maintes fois côtoyé ces deux hommes dans des missions communes et «il parle le même langage», confie une source à Ottawa.

Justin Trudeau a aussi nommé son ministre des Transports, Marc Garneau, président du comité du Cabinet pour les relations canado-américaines. Cette décision peut surprendre à première vue, mais elle s'explique par le passé de militaire (capitaine dans la Marine) et d'astronaute de M. Garneau. Celui-ci a vécu pendant neuf ans à Houston, ses enfants y sont nés, il est allé trois fois dans l'espace avec les Américains et il a gardé des contacts dans la filière militaire et spatiale.

Par ailleurs, Chrystia Freeland a un nouveau chef de cabinet aux Affaires étrangères : Jeremy Broadhurst, un proche conseiller du premier ministre, qui travaillait à son bureau jusqu'à tout récemment et qui assurera le lien direct entre Mme Freeland et M. Trudeau.

La retraite du cabinet Trudeau, tenue à Calgary lundi et mardi, portera aussi en grande partie sur l'arrivée de Donald Trump, ce pourquoi l'ambassadeur du Canada à Washington, David MacNaughton, y a été invité pour faire une présentation complète aux ministres.

Aujourd'hui, les ministres Freeland, Harjit Sajjan (Défense) et Jim Carr (Ressources naturelles) seront à Washington pour les cérémonies d'investiture.

Québec aussi s'active en ce début d'ère Trump. Les bureaux de New York et de Washington multiplient les rencontres et les interventions pour vanter les mérites de l'ALENA et pour trouver des alliés.

«Beaucoup d'efforts sont faits auprès des entreprises qui ont profité de l'ALENA, ce sont nos alliées», explique Raymond Chrétien, ancien ambassadeur du Canada à Washington, qui représente le Québec dans les négociations sur le bois d'oeuvre.

La réouverture de l'accord de libre-échange, une priorité pour Donald Trump, inquiète profondément le gouvernement du Québec, qui a d'ailleurs demandé à Ottawa d'être à la table de négociation (comme pour les négos pour le traité de libre-échange avec l'Europe, où le Québec était représenté par Pierre Marc Johnson).

De ce côté-ci de la frontière, on compte beaucoup sur l'appui du milieu des affaires et de nombreux États à l'ALENA. Récemment, le président de la Chambre de commerce des États-Unis, Tom Donohue, a rappelé sur Fox News que l'ALENA a créé plus de 14 millions d'emplois américains et l'Association nationale des manufacturiers a affirmé que cet accord est un stimulant majeur dans son secteur. L'Association des manufacturiers estime que deux millions d'emplois sont en jeu aux États-Unis, le genre d'arguments colligés par Québec et Ottawa en vue des négociations.

On rappelle aussi que 35 États des États-Unis dépendent du libre-échange et que leurs principaux marchés sont le Canada ou le Mexique. C'est vers ces États que se concentrent les efforts du Québec, en particulier sur le côte Est.

Il y a aussi le dossier du bois d'oeuvre, objet de litige quasi permanent entre le Canada et son grand voisin du Sud. Seulement au Québec, 60 000 emplois sont en jeu.

«Le bois d'oeuvre, ça, ça va polluer les relations. Notre but est de faire comprendre aux Américains que le prix de construction de leurs maisons va augmenter de 15% sans bois canadien», se désole Raymond Chrétien.

La question est de savoir si cet argument économique supplantera les visées protectionnistes du nouveau président.

On en parle moins, mais selon Raymond Chrétien, un autre engagement du président Trump menace l'économie canadienne : la diminution du fardeau fiscal des entreprises, qui pourrait s'avérer désavantageuse pour le Canada.

Trump, la Russie et nous

Outre l'ALENA et le bois d'oeuvre, la politique étrangère de Donald Trump représente le plus grand risque d'accrochage avec le Canada, disent les experts consultés par La Presse. On pense évidemment à la relation très particulière de M. Trump avec le président russe Vladimir Poutine, mais aussi au Mexique et à la Chine, de grands partenaires commerciaux du Canada.

«C'est clair que les relations entre le Canada et les États-Unis de Trump vont être houleuses», prédit Charles-Philippe David, de la chaire Raoul-Dandurand.

Le sort des «Trois amigos» (nom qu'on donne au trio É.-U.-Canada-Mexique), notamment, est plus qu'incertain. 

«Le trilatéralisme est mort. Si les relations entre les États-Unis et le Mexique se dégradent, le Canada se repliera sur lui-même pour protéger ses propres intérêts.» - L'ex-ambassadeur Raymond Chrétien

L'attitude du nouveau président envers l'Iran et les pays du Moyen-Orient s'ajoute au rayon des inquiétudes. Mais il y a surtout la Russie et, en particulier, le conflit avec l'Ukraine et l'annexion de la Crimée, qui demeure «inacceptable pour le Canada», dit Raymond Chrétien.

«Le Canada devra peut-être s'opposer par principe à certaines décisions américaines, dit-il. Il faut souhaiter que dans les six premiers mois de Trump qu'il n'y ait pas de crises internationales qui obligeraient le Canada à s'opposer aux États-Unis. Ça, ça refroidirait les relations au tout début de la présidence de Trump.»

Raymond Chrétien rappelle à ce sujet le sévère accrochage, en 1965, entre le président américain Lyndon Johnson et le premier ministre canadien Lester B. Pearson, qui refusait d'engager le Canada dans la guerre du Viêtnam. Lors d'une visite de M. Pearson à la Maison-Blanche, le président Johnson l'avait agrippé par le revers de la veste en lui lançant : «Don't you come into my living room and piss on my rug» («Ne viens pas dans mon salon pour pisser sur mon tapis»).

Lorsqu'il a appelé Justin Trudeau, quelques jours après sa victoire contre Hillary Clinton, Donald Trump a eu des bons mots pour le jeune premier ministre et pour le Canada, mais le nouveau président, on le sait, est une véritable boîte à surprises, ce qui est une autre source d'inquiétude à Ottawa.

«À quoi doit-on s'attendre d'un homme aussi imprévisible? se demande Pierre Pettigrew, ex-ministre des Affaires étrangères. Il est extrêmement sensible et peut se mettre à tweeter en pleine nuit, pour répliquer à Meryl Streep, par exemple. On verra, mais c'est inquiétant.»




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