Liberté, identité, égalité

Des manifestants ont protesté hier à Bruxelles contre... (Photo Emmanuel Dunand, Agence France-Presse)

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Des manifestants ont protesté hier à Bruxelles contre le traité de libre-échange transatlantique que l'UE négocie avec les États-Unis (TTIP) et son équivalent en voie d'être signé avec le Canada (AECG).

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Depuis un an, Justin Trudeau a été accueilli comme une véritable vedette rock à la Maison-Blanche, il a déclenché des mouvements d'hystérie aux Philippines et il a fait sensation en Chine, mais c'est de la Wallonie, en principe un allié francophone du Canada, que lui vient sa première rebuffade sur la scène internationale.

En bloquant obstinément la signature de l'accord de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada, la Wallonie veut envoyer le message - en Europe, au Canada, mais surtout aux géants américains et chinois - qu'elle est, économiquement, maître chez elle.

Toute proportion, démographique et politique, gardée, c'est comme si l'Île-du-Prince-Édouard avait fait capoter l'Accord de libre-échange entre le Canada, les États-Unis et le Mexique, il y a un peu plus de 20 ans.

Pour le Canada, pour le Québec et pour leurs dirigeants, Justin Trudeau en tête, c'est très contrariant. Très embêtant, aussi, parce que le premier ministre libéral fait des nouveaux traités de libre-échange la pierre angulaire de sa politique économique à l'international.

D'autres personnalités ont mis tout leur poids dans la balance, notamment Jean Charest et Pierre Marc Johnson, le premier reconnu comme un des instigateurs de l'accord, le second ayant mené les négociations pour le Québec.

La réaction, vendredi, de la ministre du Commerce international, Chrystia Freeland, qui a ravalé péniblement ses larmes en quittant la table des négociations à Bruxelles, en disait long sur l'ampleur du camouflet infligé au Canada.

Déjà que cette sortie théâtrale n'a pas impressionné nos cousins wallons, le Canada s'est ridiculisé un peu plus en multipliant les ultimatums en fin de semaine. « C'est pas sérieux, a tranché hier le chef de gouvernement de Wallonie, Paul Magnette. Ce n'est pas compatible avec le processus démocratique. »

André Antoine, président du Parlement wallon, en a rajouté hier, sur Twitter, touchant cette fois la principale raison du refus : « Nous sommes confrontés à une marmelade de textes. Il nous faut du temps pour analyser leur cohérence. » On ne pourra pas l'accuser de ne pas avoir le sens de la formule.

Le système politique belge, et l'échafaudage fragile qui permet le maintien de son gouvernement, explique en partie l'impasse actuelle. Il n'aura suffi, en définitive, que d'une poignée d'élus opiniâtres réfractaires au traité de libre-échange pour stopper le train avant son arrivée en gare.

Voilà assurément un test pour la politique commerciale internationale du gouvernement Trudeau, mais encore davantage pour l'Union européenne, qui en avait déjà plein les bras avec le Brexit de l'Angleterre, autre bastion d'irréductibles.

De ce côté-ci de l'Atlantique, cela relativise le poids réel des provinces canadiennes, qui ne pourraient pas, à moins de faire front commun et de lancer toute une cabale contre le gouvernement fédéral, bloquer un tel traité. Une province n'aurait pas le pouvoir constitutionnel de réussir un tel coup de force.

On peut bien sûr (c'est le réflexe naturel) reprocher aux Wallons de se replier sur eux-mêmes, de tourner le dos aux grands ensembles économiques, mais leur réticence met en lumière le principal problème de ce genre de négociations : le manque de transparence.

À chaque négociation de nouveaux traités de libre-échange, des voix s'élèvent pour critiquer le processus et pour sonner l'alarme devant le poids des multinationales.

Ce que les Wallons disent, en gros, c'est que la protection de leur identité (économique dans ce cas-ci, mais aussi culturelle et politique) est menacée. Il y a des limites à la fraternité, semble-t-il, même avec l'ami canadien.

Le réflexe identitaire, c'est le backlash naturel, et de plus en plus présent, à la mondialisation. On a beaucoup insisté depuis quelques décennies pour dire que nous sommes tous des habitants du village global, mais on voit un peu partout naître de nouvelles îles où se réfugient des nations jalouses de leur identité. C'est particulièrement vrai en Europe et aux États-Unis, où les ententes internationales suscitent des craintes et même le rejet pur et simple.

En Belgique, ces jours-ci, cela se manifeste par la crainte du « cheval de Troie » économique et financier que représente cet accord de libre-échange. Au Canada, où ce type d'entente économique est largement accepté et même souhaité par la population, le repli identitaire se manifeste davantage sur le terrain des « valeurs ».

Le dernier à plonger dans ce débat est Steven Blaney, député conservateur et ex-ministre de Stephen Harper, qui a décidé de se présenter à sa succession.

M. Blaney, qui était ministre de la Sécurité publique jusqu'à la défaite de son parti, semble avoir emprunté une page du grand livre électoral du Parti québécois et de la Coalition avenir Québec en se présentant comme le gardien des valeurs canadiennes.

Le septième candidat en lice à la direction du Parti conservateur (il y en aura d'autres, peut-être jusqu'à 12) dit craindre la « lente et sûre érosion du socle [identitaire] canadien », rien que ça. Il propose donc d'interdire le vote à visage couvert et promet de défier la Cour suprême si celle-ci juge cette mesure inconstitutionnelle.

En outre, M. Blaney veut que tous les fonctionnaires travaillent à visage découvert.

Steven Blaney est le deuxième candidat au poste de chef du PCC à s'engager sur ce terrain. Une autre députée, Kellie Leitch, a ouvert le bal il y a quelques semaines en proposant un « test des valeurs canadiennes » aux immigrants.

À chaque insulaire son île...

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