Justin Trudeau, le «making of»

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Juin dernier, le PLC est troisième dans les sondages, largué en Ontario et marginal au Québec. Justin Trudeau termine lointain troisième à la question: Lequel de ces chefs ferait le meilleur premier ministre? Les libéraux avaient besoin d'un plan, de quelques idées fortes pour se singulariser et d'un message simple pour le vendre. «Je sais que ça vous fait rire, vous les journalistes, quand Trudeau dit qu'il a un plan, mais pour les électeurs, c'est important d'avoir un message simple, facile à comprendre et qui nous distingue», disait un proche conseiller du chef libéral en fin de campagne.

Le NPD, de son côté, s'était déjà commis avec son programme de garderies et le maintien de l'équilibre budgétaire dès la première année de son mandat. Mais il fallait trouver quelque chose de percutant pour s'imposer, d'où la combinaison programme d'infrastructures-déficits.

Quelque part en juin, les marchés venaient de planter, les taux d'intérêt restaient résolument bas et les discussions économiques se sont précisées dans la petite équipe entourant Justin Trudeau (son vieil ami Gérald Butts, Robert Asselin, Cyrus Reporter, deux conseillers libéraux de longue date, et Mike McNair, son jeune conseiller économique, qui se décrit lui-même comme un nerd, un intello et un idéaliste). C'est là qu'est née l'idée (téméraire, voire suicidaire, pensaient certains) de faire des déficits pendant les trois premières années d'un mandat libéral. Mais cela a été âprement débattu dans la petite équipe. Impossible de créer un programme d'infrastructures de cette ampleur, en plus des autres promesses, et d'atteindre l'équilibre. Aussi bien le dire ouvertement, a tranché Justin Trudeau.

«Il a dit: «C'est le temps d'y aller à fond, les taux d'intérêt sont bas, c'est le moment d'investir, quitte à faire des déficits», raconte un conseiller. Il est comme ça, Justin: il n'a peur de rien et quand il prend une décision, il fonce et c'est tout!»

Le programme d'infrastructures, ce n'était pas nouveau. Jean Chrétien en avait fait son pain et son beurre en 1997. S'engager à faire des déficits, par contre, c'était aussi inusité que risqué.

Les stratèges libéraux testent alors leurs idées en focus group et, surprise, les électeurs se foutaient qu'il y ait ou non des déficits. Ce qu'ils voulaient, c'est des investissements, des jobs. Ils voulaient que le gouvernement fasse quelque chose pour eux maintenant, pas dans 10 ans.

À Oakville, le 27 août, devant des grues, des pelles mécaniques et des travailleurs de la construction, il lâche le morceau: s'il prend le pouvoir, le Canada connaîtra trois années déficitaires avant de retrouver l'équilibre budgétaire. Des déficits «modestes», précise-t-il, mais tout de même. Justin Trudeau sait qu'il joue quitte ou double, et à ce moment-là dans la campagne, personne dans son entourage n'osait prévoir la victoire du 19 octobre. On a souvent dit, un peu méchamment, que Justin Trudeau a davantage hérité de la personnalité artistique de sa mère que du «front de beu» de son père, mais à l'évidence, le jeune chef a du Pierre Elliott dans le nez.

Pour un homme dépeint comme un enfant en culottes courtes égaré dans le monde des grands, Justin Trudeau a aussi démontré qu'il est capable d'une grande discipline et qu'il n'a pas froid aux yeux.

Sauvé par le niqab

Au début de la campagne, le doute s'est installé chez les candidats libéraux. Les publicités négatives semblaient fonctionner: Justin est trop jeune, trop vert, trop inexpérimenté, disaient les électeurs aux candidats qui faisaient du porte-à-porte.

«Même à la mi-campagne, on était troisièmes à 25%, raconte un nouveau député. C'était assez difficile de se motiver, mais le vent a tourné après l'affaire du niqab parce que le NPD s'est mis à descendre.»

Les libéraux, qui ont pourtant la même position que le NPD sur le port du niqab, ont évité la fronde. «Tous les jours, on disait à Justin de ne pas parler de ça, de laisser Mulcair se dépêtrer tout seul et cela a marché», ajoute notre député, surpris lui-même de la tournure des événements.

Justin Trudeau a décidé dès les premiers jours de mener une campagne positive, empruntant même une bonne dose de candeur à feu Jack Layton. En fin de campagne, on l'entendait tous les jours répéter que l'«espoir vaut mieux que la peur».

Pas d'attaque personnelle, pas de publicité négative. Et un script rigoureusement suivi, surtout dans les débats et en fin de campagne. «Nous aurions probablement eu recours nous aussi à des publicités négatives, mais nous n'avons pas eu besoin d'aller là-dedans», résume un conseiller.

Justin des Bois

Les stratèges libéraux ont misé sur des messages simples et efficaces pour la classe moyenne. «Prendre plus aux riches pour redonner à la classe moyenne, c'est ultra simple, mais c'est facile à comprendre, dit un conseiller.

«Au fond, reprend-il, c'est le NPD qui aurait dû avoir notre plate-forme. Au lieu de ça, Mulcair s'est empêtré dans un programme de garderies complexe. Nous avons nous aussi promis des garderies pendant quatre élections sans être capables de livrer!»

En perte de vitesse avec un mois de campagne à faire, Thomas Mulcair et ses stratèges se sont agrippés au Partenariat transpacifique, pensant que cela leur permettrait de remonter la pente, mais il s'agissait d'un sujet complexe dont on n'a parlé que pendant deux jours. En plus, la réception du monde agricole a été plutôt favorable, coupant l'élan souhaité par Thomas Mulcair.

À trois semaines du scrutin, des sondages internes du NPD faits dans quelques circonscriptions ciblées confirment que le vote s'effrite.

En plus, autre malchance pour M. Mulcair, on apprend en fin de campagne qu'il avait autorisé des déversements d'eaux usées dans le fleuve lorsqu'il était ministre de l'Environnement, lui qui pourfendait la Ville de Montréal de vouloir faire de même. Le chef libéral, lui, a évité de se mouiller.

Bien assis dans son autocar de campagne, Justin Trudeau a reçu un appel typique de Denis Coderre quelques jours avant le vote. «Le tabarnak de Mulcair, y'est pas gêné de faire de la politique sur le dos de Montréal, y'a fait pareil quand il était ministre!», vociférait le maire Coderre.

Pendant ce temps, ça sentait la panique chez les conservateurs et les libéraux rigolaient en se retenant de tomber dans le triomphalisme. Ils ont vu la brèche et ont lancé l'assaut final dans les circonscriptions bleues et orange de l'Ontario. Confiant, Justin Trudeau lance même un appel aux progressistes déçus par Harper.

À une semaine du vote, les stratèges libéraux parlaient en privé d'un gouvernement majoritaire. Ils avançaient le chiffre improbable de 40 sièges au Québec et de 4 en Alberta, ce qui s'est effectivement produit. Le reste dépendait de la sortie du vote, une opération réussie de main de maître.

Il faut dire que le PLC pouvait compter sur une nouvelle arme: Liberalist, un logiciel de pointage, de mobilisation ciblée et de sortie de vote conçu par le Parti démocrate aux États-Unis. Dans leur porte-à-porte, les candidats et leurs bénévoles recueillent plusieurs renseignements (nombre d'électeurs dans la maisonnée, combien d'enfants et leur âge, les principales préoccupations des ménages) qui permettent de faire des recoupements, de déceler les intentions de vote, mais aussi quels enjeux exploiter pour relancer personnellement les électeurs favorables et s'assurer qu'ils iront bien voter. Justin Trudeau ne s'est pas seulement inspiré du message de Barack Obama, il a aussi utilisé ses technologies.

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