La vertu, le diable et les détails...

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La vertu est-elle une affaire de perdant en politique ?

La question est crue, mais elle se pose lorsque revient le sempiternel débat sur la réforme du mode de scrutin, puisque ce sont toujours les partis voués à l'opposition qui prônent le changement. Si, d'aventure, un de ces partis prend le pouvoir, il oublie alors commodément ses velléités de changement (ce fut le cas, notamment, du Parti québécois).

Cette fois, c'est le chef libéral fédéral, Justin Trudeau, qui promet de corriger le mode de scrutin pour qu'il soit plus représentatif de la volonté des électeurs, comme son parti l'avait d'ailleurs décidé en congrès, à Ottawa, en 2012.

La nouveauté, c'est que deux partis fédéraux pouvant aspirer au pouvoir se sont maintenant prononcé en faveur d'une révision du mode de scrutin. Le NPD préconise un système proportionnel mixte (répartition des sièges en fonction du pourcentage de votes obtenu par les partis) et le PLC penche plutôt pour la préférentielle (qui consiste à demander aux électeurs d'indiquer leur préférence parmi tous les candidats en lice sur leur bulletin de vote, d'éliminer celui qui arrive dernier, de répartir les votes préférentiels aux autres candidats et de répéter l'exercice jusqu'à ce qu'un candidat obtienne 50 %).

Les conservateurs, eux, ne manifestent aucune intention de réformer le mode de scrutin, qui, il faut le dire, les sert plutôt bien. À noter : les libéraux, durant toutes leurs années au pouvoir, n'ont jamais proposé de réforme non plus.

Au Canada, le fédéral et toutes les provinces élisent leur gouvernement sous le mode de scrutin uninominal à un tour, c'est-à-dire que le candidat qui récolte le plus de votes est déclaré élu. On additionne ensuite le nombre de députés de chaque parti et celui qui en a le plus forme le gouvernement, soit minoritaire, soit majoritaire.

C'est simple, mais terriblement imparfait puisque cela permet à un gouvernement de prendre le pouvoir et de diriger le pays sans partage avec, parfois, moins de 40 % du suffrage, comme Stephen Harper depuis 2011 ou Jean Chrétien dans les années 90.

Et encore, on entend ici 40 % du suffrage total (et non du nombre total d'électeurs). En 2011, par exemple, il y avait 24 millions d'électeurs inscrits au Canada, mais seulement 61 % d'entre eux ont voté, soit 15 millions, dont 6 millions ont choisi les conservateurs de Stephen Harper. Faites le calcul : 6 millions sur 24 millions, ça donne 25 %. C'est peu pour diriger un pays.

Autre distorsion possible : un parti peut rafler la pluralité des voix dans une province (les libéraux de Jean Charest en 1998), mais se retrouver collé dans l'opposition pour quatre ans parce qu'il compte moins d'élus.

La proportionnelle n'est pas parfaite non plus : elle garantit presque à coup sûr des gouvernements minoritaires de coalition, qui ne sont pas très souvent gages de stabilité.

Les libéraux, relégués en troisième place dans les intentions de vote, voient évidemment un avantage dans un mode de scrutin proportionnel. En 2011, ils ont obtenu 19 % des votes, mais n'ont remporté que 34 sièges, soit 11 % du total à la Chambre des communes.

Il y a certainement de l'opportunisme électoral dans la sortie de Justin Trudeau, mais on aurait tort de jeter le bébé avec l'eau du bain parce que sa proposition de réforme du mode de scrutin est accompagnée d'une trentaine d'autres engagements, allant de l'accroissement de la transparence du gouvernement (loi sur l'accès à l'information, organismes de surveillance du gouvernement et des agences de sécurité, renseignements sur les dépenses des élus disponibles en ligne) à la révision du processus de nomination des sénateurs et des juges, en passant par une organisation indépendante des débats des chefs, une participation accrue des citoyens à la vie parlementaire et des relations plus ouvertes entre le fisc et les contribuables.

La démarche du chef libéral repose sur un constat : la démocratie est malade à Ottawa, ce qui explique le désabusement collectif, une approche semblable à celle des réformateurs américains qui affirment depuis des années que « Washington is broken ».

Ce message est le plus souvent repris par des conservateurs américains qui se méfient du gouvernement central, mais Barack Obama avait réussi en 2008 à rallier les électeurs progressistes dégoûtés par l'opacité du gouvernement, par les blocages au Congrès et par l'influence de l'argent sur les élus. (Rien n'a vraiment changé après sept ans, mais ça, c'est une autre histoire...)

S'il y a un problème avec les propositions de M. Trudeau, c'est qu'elles sont trop nombreuses. Trop, c'est comme pas assez, et un parti qui a trop de priorités finit bien souvent par ne plus en avoir aucune, comme avait dit Stephen Harper à propos de Paul Martin, en 2005.

Les conservateurs de M. Harper, eux, font dans la simplicité électorale volontaire : baisses d'impôts et sécurité. Justin Trudeau, lui, va devoir expliquer sans relâche ses très nombreux engagements (32, juste mardi !) et, en particulier, la réforme du mode de scrutin. Le diable, disent les Anglais, est dans les détails et le mode de scrutin préférentiel privilégié par les libéraux peut s'avérer suffisamment complexe pour rebuter des électeurs.

En Colombie-Britannique, une telle réforme a été abandonnée deux fois, notamment à cause de sa complexité. L'Ontario et l'Île-du-Prince-Édouard se sont timidement avancés dans cette voie, mais ont rebroussé chemin. Ce n'est pas un hasard si les libéraux s'engagent sur ce terrain sur la pointe des pieds, proposant d'abord une grande consultation.

Une autre idée lancée par les libéraux risque de provoquer un tollé : le vote obligatoire. Lorsque l'ex-président d'Élections Canada Jean-Pierre Kingsley avait très discrètement soulevé cette hypothèse, des commentateurs du ROC l'avaient accusé de graves accrocs à la liberté proches du fascisme. Rien que ça !

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