Le coup de poker de Harper

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La nouvelle a fait grand bruit au Canada pendant quelques jours, à la fin novembre, mais comme l'actualité se nourrit d'histoires fraîches, on est, ici, passé rapidement à autre chose. Dans les pays francophones d'Afrique, toutefois, la victoire du Canada (un pays riche du Nord) à la tête de l'Organisation internationale de la francophonie (OIF) est encore perçue douloureusement comme une humiliation historique. Voilà qui annonce un début de mandat difficile pour l'ex-gouverneure générale.

Sur la scène internationale, Stephen Harper n'a jamais particulièrement brillé depuis qu'il est devenu premier ministre du Canada, il y a près de neuf ans. Mauvais élève dans les sommets environnementaux, acteur mineur et discret au G8 et au G20 (on l'a surtout remarqué, en 2009, parce qu'il était absent de la photo officielle pour cause de besoin primaire aux toilettes!). Et puis, il y a eu aussi cette humiliante défaite, en 2010, lorsque le Canada a échoué, pour la première fois de son histoire, à obtenir un poste électif au Conseil de sécurité de l'ONU.

Le premier ministre conservateur a toutefois superbement joué ses cartes à Dakar, il y a un mois, et dans les semaines qui ont précédé le sommet de la francophonie, pour permettre à Michaëlle Jean de devenir secrétaire générale de l'OIF. Pour le gouvernement Harper, cela restera un de ses meilleurs coups diplomatiques.

On savait déjà que le Canada (et dans une moindre mesure, le Québec) a mis toute la gomme pour la campagne de Michaëlle Jean. Moyens financiers et logistiques imposants, ressources personnelles, dont l'ambassadeur du Canada à Paris, Lawrence Cannon, et contributions importantes à certains pays africains, grâce aux programmes de développement international, juste avant le sommet de Dakar. Sans aller jusqu'à dire que le Canada s'est acheté le poste de secrétaire général de l'OIF, disons que le ministre Christian Paradis n'est pas arrivé les mains vides au Sénégal et que certains pays africains ont accepté volontiers l'aide du généreux Canada.

C'est surtout en coulisse, en particulier avec le président français, François Hollande, que le gouvernement canadien a réussi le mieux à placer ses pions en vue du sommet de l'OIF. Si bien qu'une fois à Dakar, les dirigeants africains opposés à la nomination de Michaëlle Jean ont dû se rendre à l'évidence: les jeux étaient faits. Certains, frustrés, ont quitté Dakar avant même la désignation du nouveau secrétaire général*.

Fort d'une main imbattable, Stephen Harper a joué le coup de poker décisif lors d'une rencontre à huis clos avec les présidents français et sénégalais (acquis à Michaëlle Jean) et trois présidents africains qui défendaient leur propre candidat.

Historiquement, le secrétaire général de l'OIF est désigné par consensus, et non élu, mais en cas d'impasse, il faut recourir au vote. Devant le refus du Congo et de l'Île-Maurice de retirer leur candidat, M. Harper a «callé» le bluff: «Vous voulez vraiment voter? Très bien, allons-y, le Canada est prêt!» Quelques minutes plus tard, le dernier adversaire jetait l'éponge et la voie était libre pour Michaëlle Jean.

La veille, une rumeur émanant apparemment de la délégation suisse laissait entendre que le Canada, deuxième bailleur de fonds de l'OIF, pourrait fermer le robinet advenant une défaite. Rumeur infondée, mais la délégation canadienne n'a rien fait pour la démentir, suggérant même à ses partenaires du Québec et du Nouveau-Brunswick de laisser courir, sans commenter davantage.

Au moment décisif, dans la salle réunissant une trentaine de chefs d'État, des représentants de pays africains isolés par l'«opération Michaëlle Jean» ont tenté, désespérés, une dernière offensive: le Québec et le Nouveau-Brunswick, qui ne sont pas des pays, ne devraient pas avoir droit de vote, ont-ils risqué. Levée de boucliers immédiate de la délégation canadienne: à l'OIF, les contributeurs sont membres d'office, avec droit de vote, ce qui est le cas du Québec et du Nouveau-Brunswick, a-t-on rappelé, insistant du coup sur l'importance de la contribution financière canadienne.

La route de Michaëlle Jean vers l'OIF n'a pas été de tout repos, provoquant même des soubresauts entre fédéralistes et souverainistes. L'ancien premier ministre Bernard Landry s'est rendu à Paris pour critiquer ouvertement la candidature de Michaëlle Jean, ex-représentante de la reine d'Angleterre au Canada. M. Landry participait alors à un événement organisé pour un adversaire de Mme Jean, le Congolais Henri Lopes. De passage au Canada dans les semaines suivantes pour y tester ses appuis, M. Lopes s'est fait dire que ses accointances avec un leader souverainiste québécois étaient plutôt mal vues.

Pour la suite des choses, plusieurs éléments pourraient jouer dans le mandat de Michaëlle Jean à la tête de l'OIF. La réaction des pays africains réfractaires, évidemment, sera cruciale.

Le style de Mme Jean et le fait qu'elle ait répondu en anglais à une question d'un journaliste canadien en auraient irrité plusieurs à Dakar, dont le ministre des Affaires étrangères de France, Laurent Fabius, qui, contrairement à son président, n'appuyait pas la candidature canadienne.

Le rôle de François Hollande lui-même aura été jugé «étrange»* par les habitués de la Francophonie. Plusieurs suspectent qu'il ait pu échanger son appui à Michaëlle Jean en échange d'une faveur prochaine du Canada. Quoi? On ne le sait pas avec certitude. Une chose, toutefois, est sûre: le Canada a gagné gros à Dakar et il en doit une à Paris, sans qui cette victoire aurait été impossible.

* Pour en savoir plus sur les coulisses du sommet de Dakar, une excellente lecture, dans Jeune Afrique, 15 décembre 2014: http://bit.ly/1D1UEqh

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