Dieu, business et pétrole

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Le Canada de Stephen Harper aurait-il emprunté, pour élaborer sa nouvelle politique étrangère, la célèbre devise de nos voisins du Sud, «In God We Trust»?

Selon les chiffres compilés par l'Observatoire canadien sur les crises et l'aide humanitaire, on dirait bien, en effet, que le gouvernement conservateur tient autant à propager la bonne nouvelle que l'aide canadienne aux pays pauvres.

On savait déjà que ce gouvernement veut réorienter la politique étrangère et l'aide internationale et qu'il a un faible pour les groupes évangéliques, mais cette nouvelle étude obtenue par ma collègue Agnès Gruda démontre clairement une institutionnalisation de cette pratique.

Il y a près de trois ans, j'avais écrit dans La Presse un texte faisant état des nombreuses rencontres privées entre des lobbyistes de groupes religieux très actifs et des membres du gouvernement Harper, dont le premier ministre lui-même et certains de ses ministres.

Ces groupes, dont Canada Family Action Coalition, un organisme lié au groupe évangélique américain Focus on the Family, militent ouvertement contre les homosexuels, contre l'avortement et pour le retour des valeurs religieuses traditionnelles au sein des politiques canadiennes.

En 2010, le gouvernement Harper avait semé la consternation parmi les ONG oeuvrant dans les pays du tiers-monde en coupant le financement aux programmes de régulation des naissances et de santé des femmes. Ottawa était plus tard revenu sur sa décision et avait réinstauré le financement, mais le message était néanmoins passé: les priorités de la politique d'aide internationale vont changer sous les conservateurs. Maintenant qu'il est à la tête d'un gouvernement majoritaire, Stephen Harper peut aller de l'avant librement.

L'épisode du groupe Kairos, qui a perdu son financement fédéral sur une directive expresse de l'ex-ministre Bev Oda parce que ses orientations ne correspondent pas à celle du gouvernement Harper, a donné le ton des changements en cours.

À défaut d'un nouveau livre blanc sur la politique étrangère, longtemps attendu, le gouvernement Harper est en train de réécrire ses priorités en catimini, une Bible à la main.

Ce n'est pas un hasard si de plus en plus d'ONG religieuses militantes trouvent grâce aux yeux de l'ACDI, il s'agit d'une orientation politique claire.

Les changements à la politique étrangère canadienne ne se limitent pas qu'aux ONG retenues par l'ACDI, ils s'opèrent sur plusieurs fronts à la fois.

L'appui inconditionnel du Canada à Israël, une politique qui tranche avec les positions historiquement plus nuancées d'Ottawa sur le Moyen-Orient, constitue peut-être le repositionnement le plus spectaculaire et le plus controversé.

L'utilisation de la théorie du «pétrole éthique» (par opposition au pétrole des pays arabes ou du Venezuela) pour ouvrir le marché américain et justifier l'exploitation des sables bitumineux représente un autre changement à la doctrine.

Autre nouvel axe: l'ouverture de plus en plus fréquente aux entreprises étrangères attirées par nos ressources naturelles.

Le déploiement des soldats canadiens à l'étranger, on le sait depuis quelques années déjà, a aussi changé sous les conservateurs. L'engagement armé du Canada dans le monde a été bouleversé, il est vrai, par les attentats du 11 septembre 2001, mais l'image des Casques bleus s'est définitivement évanouie sous le régime Harper.

Pour l'aide internationale, le Canada fait appel de plus en plus fréquemment aux entreprises privées, ce que dénoncent évidemment les ONG.

Le Canada veut aussi des résultats avec son aide à l'étranger. Pas seulement des avancées démocratiques et sociales, mais aussi le développement économique des pays visés, qui deviennent de fait de nouveaux marchés pour les entreprises canadiennes. Objectif louable, mais on ne peut l'appliquer aveuglément partout, comme en Haïti notamment, un pays écrasé par les crises et les catastrophes naturelles depuis des décennies.

On note, enfin, un désengagement du Canada dans la francophonie et en Afrique, une politique critiquée entre autres par l'ancien premier ministre libéral Jean Chrétien.

Comme c'est presque toujours le cas avec Stephen Harper, cette réorientation se fait morceau par morceau, lentement, mais résolument. Rien de spectaculaire, les décisions passent le plus souvent sous le radar.

Il faut d'ailleurs être passablement déterminé pour arracher quelque renseignement que ce soit à ce gouvernement qui a adopté la politique de l'huître dans ses communications avec les médias.

Ceux-ci s'en plaignent, les «chiens de garde» du gouvernement canadien comme aussi le commissaire à l'information: les conservateurs retardent systématiquement la transmission d'information, quand ils ne la bloquent pas carrément.

Dans presque tous les ministères, il est devenu presque impossible de parler à des porte-parole, qui ont reçu la directive d'exiger les questions des médias par courriel. Ces questions sont ensuite «traitées» par les cabinets politiques, qui mettent généralement quelques jours à pondre des platitudes.

Pour ce reportage, ma collègue Agnès Gruda a dû insister à plusieurs reprises pour poser ses questions et, ce qui est encore plus absurde, pour obtenir le nom des agents de communications de l'ACDI à qui elle a parlé. Et encore, elle n'aura eu que leur prénom!

Des porte-parole anonymes. Des «lignes de presse» insipides écrites par le politique. Des canaux de communication volontairement bouchés. Des politiques décidées en cachette.

C'est bien Stephen Harper, pourtant, qui a été élu en promettant le retour de l'intégrité et de la transparence à Ottawa.

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