La psychologie du filou

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Si la commission Gomery est restée gravée dans la mémoire des téléspectateurs en raison des nombreux... trous de mémoire de ses témoins-vedettes, la commission Charbonneau, elle, au contraire, passera à l'histoire comme ayant été le plus grand confessionnal public de l'histoire politique québécoise.

C'est fou comme les filous ont envie de jaser en s'assoyant dans cette salle plutôt terne, eux qui ont pourtant gardé jalousement leurs petits secrets d'initiés pendant des années.

Vous vous souvenez de ce témoin de la commission Gomery, Tony Mignaca, qui, visiblement mal à l'aise, avait répondu: «J'étais accompagné de la personne qui m'accompagnait...» ? Et de Jean «j'm'en souviens plus» Lafleur? De Jacques «mémoire sélective» Corriveau et de tous les autres «Jos j'm'e rappelle plus» ?

Rien de tel chez la juge Charbonneau, dont il faut souligner, après quatre mois, le travail remarquable, méthodique, professionnel.

Comme bien d'autres, j'avais des doutes sur France Charbonneau. Pas sur ses compétences, mais plutôt sur sa décision d'accepter la présidence d'une commission qui, dans sa première mouture, n'en était pas une. Idem pour sa décision de nommer Me Sylvain Lussier comme procureur en chef, lui qui avait représenté des entreprises de l'industrie et qui gardait ses activités privées concurremment à son travail à la Commission. (Me Lussier a finalement quitté son poste le mois dernier.)

Mais bon, Mme Charbonneau est finalement à la tête d'une vraie commission, qu'elle dirige d'une main ferme.

Sans rien vouloir enlever aux enquêteurs de la commission Gomery, ceux de Mme Charbonneau ont visiblement fait un travail préliminaire remarquable pour accumuler des preuves aussi accablantes.

Sans vouloir, non plus, minimiser les magouilles des commandites, disons aussi que nous nous retrouvons, avec la Commission d'enquête sur l'octroi et la gestion des contrats publics dans l'industrie de la construction (CEIC), devant un système de corruption beaucoup plus vaste, touchant plus de monde et brassant beaucoup plus d'argent.

Plus encore que la teneur des révélations, c'est le ton des témoins et leur capacité apparemment innée à se déculpabiliser qui me frappent. Cette façon de minimiser des gestes totalement inacceptables socialement, comme s'il s'agissait de choses normales.

Lorsque les chroniqueurs judiciaires et politiques auront fini d'analyser les témoignages et leurs répercussions, il faudra appeler les psychologues à la rescousse pour nous expliquer le mécanisme mental du filou. Pour nous rassurer aussi, peut-être. Dites-moi, docteur, on n'est pas tous comme ça, hein? On n'a pas tous un filou intérieur?

Il faudra aussi publier un recueil des «meilleures» citations, question de se rappeler à quelle bassesse intellectuelle et morale le filou est prêt à se livrer pour expliquer ses gestes.

En attendant, voici mon palmarès.

LINO ZAMBITO:

«Quand arrivait le temps de Noël, il y avait toujours un petit cadeau, une marque de reconnaissance qu'on faisait livrer aux gens avec qui on faisait affaire, des ingénieurs ou des élus. Un panier de Noël. [Mais en 2007], au nombre de personnes qu'on connaissait, ça prenait un messager pendant un mois pour aller livrer tous les cadeaux.»

Ajoutez à ça les roses à l'ex-ministre Nathalie Normandeau, quel gentleman, ce Lino. Le coeur sur la main!

GILLES SURPRENANT, ingénieur à la retraite à la Ville de Montréal:

«Tout le monde était au courant chez nous. J'en parlais. J'en parlais ouvertement à mes supérieurs. Je pense que ce n'était pas mon rôle à moi, simple fonctionnaire, d'appeler la police pour ça.»

«Mes amis, des parents, mes enfants m'ont pardonné. Mais moi, je ne me pardonnerai jamais d'avoir fait ça.»

«Je regrette amèrement tout ce qui s'est passé. Pour moi, les 10 dernières années à la Ville ont été catastrophiques. Je ne me pardonnerai jamais.»

Le même Gilles Surprenant qui claquait des fortunes au casino pour remettre à la société et qui a vendu sa maison 1$ à sa fille... Cheap, même dans le repentir.

LUC LECLERC, ex-ingénieur à la Ville de Montréal:

«C'était une question de conscience», a-t-il dit après avoir remis 90 000$ à la commission Charbonneau.

«Les citoyens en ont quand même profité parce qu'on offrait de bons services, malgré les 500 000$ que j'ai acceptés.»

«On vous donne 500 000$ et essayez de le dépenser. C'est pas facile. C'est un cadeau empoisonné.»

Une victime, finalement, ce pauvre Leclerc.

MARTIN DUMONT, à propos de Gérald Tremblay:

«Quand Marc Deschamps a sorti la feuille, c'est à ce moment-là que le maire Gérald Tremblay s'est levé et a dit: «Moi, je n'ai pas à savoir ça.» Il a quitté la pièce.»

On sait maintenant que l'innocence n'excuse pas tout.

GILLES VÉZINA, ex-ingénieur à la Ville de Montréal:

«En général, je sais que les escortes existent, mais je n'y suis pas allé. [Ce n'était pas] de mise. J'étais marié depuis trois ou quatre ans...»

«Se faire offrir une femme, c'est pas comme une bouteille de vin.»

Un homme fidèle et droit, ce Vézina... qui a tout de même accepté des milliers de dollars de bouteilles de vin, de billets de hockey et de repas au restaurant. Ça, c'était une «pratique d'affaires courante», mais les escortes, a-t-il précisé, ne cadraient pas dans la «politique établie» des cadeaux. Surtout si on n'est marié que depuis trois ou quatre ans...

Le bal des filous reprend lundi, même poste, même heure.

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