La tutelle... sans le nom

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Port-au-Prince) On le savait, on l'a bien constaté dans les jours suivant le tremblement de terre et c'est encore plus vrai aujourd'hui, trois mois plus tard: c'est Washington qui dirige et dirigera Haïti.

On entend beaucoup de mensonges et de demi-vérités à propos d'Haïti dans les cercles de la communauté internationale, mais la plus grande supercherie est de continuer de parler de la souveraineté d'Haïti et de son gouvernement.

 

La présence américaine est moins spectaculaire trois mois après le séisme, la plupart des Marines ont quitté Port-au-Prince, mais en coulisse, le département d'État (dirigé par Hillary Clinton, femme de l'émissaire de l'ONU pour Haïti, Bill) s'active pour avoir les coudées franches.

Un plan de reconstruction de plus de 10 milliards de dollars sur 15 ans, cela représente de belles occasions d'affaires pour les entreprises américaines. En plus, les Américains veulent construire une success-story en Haïti.

Mais il faut d'abord un cadre légal et politique.

Le cadre légal, il a passé la dernière étape, hier au Sénat, avec l'adoption d'un projet de loi prolongeant de 18 mois l'état d'urgence. Cette loi donne au gouvernement haïtien (avec les membres de la communauté internationale nommés au sein d'une commission intérimaire) des pouvoirs extraordinaires, comme passer des contrats sans appel d'offres, fermer des camps et expulser ses habitants, réquisitionner des immeubles ou des terrains.

L'adoption de ce projet de loi a été fortement encouragée par Washington. Il donne les moyens d'aller vite, sans avoir trop de comptes à rendre.

Déjà, l'expulsion de sinistrés bat son plein depuis trois jours à Port-au-Prince, faisant monter de plusieurs crans la tension en ville.

L'administration américaine insiste par ailleurs pour que le gouvernement haïtien adopte une loi interdisant aux fournisseurs d'augmenter leurs prix de façon déraisonnable.

L'administration américaine planche par ailleurs sur un plan énergétique majeur, incluant la construction de lignes de transmission, la rénovation de barrages et la distribution de propane (pour remplacer le charbon).

L'énergie, c'est le pouvoir, de nos jours. Le président du Venezuela, Hugo Chavez, s'est fait bien des amis en Amérique du Sud en distribuant son pétrole en vertu de généreuses ententes, notamment ici. Justement, une grève au Venezuela a provoqué ces derniers jours une pénurie d'essence à Port-au-Prince.

L'administration américaine, à couteaux tirés avec Hugo Chavez, ne tolérera pas une telle situation.

«Gardez les yeux ouverts», suggérait en entrevue le premier ministre Jean-Max Bellerive aux Canadiens qui craignent la corruption et le fiasco financier de l'aide internationale en Haïti.

En effet, nous aurions tout intérêt à garder les yeux grands ouverts. Doublement intérêt, même.

D'abord pour nous assurer que nos millions (centaines de millions) serviront les Haïtiens, et non pas le régime et ses amis.

En ce sens, les partis de l'opposition à Ottawa feraient oeuvre utile en réclamant du gouvernement Harper la création d'une commission non partisane chargée, pour les prochaines années, de suivre l'argent à la trace. Et de faire rapport périodiquement des progrès (ou des dérapages) en Haïti. Rien n'empêche de créer une telle commission, avec ou sans le gouvernement, d'ailleurs.

La vigilance est d'autant plus de mise qu'Haïti entre dans une période électorale instable. À cause du tremblement de terre, les élections législatives de février ont été remises. Elles pourraient être tenues en même temps que la présidentielle, prévue en novembre (mais qui pourrait être repoussée de quelques semaines).

De plus, le Parlement sera dissous en mai, ce qui fait que le président Préval, loi d'urgence en poche, pourra gouverner par décret.

La moindre des choses, puisque nous donnerons des centaines de millions à Haïti, c'est de nous assurer que nous ne cautionnons pas un gouvernement antidémocratique, même si celui-ci opère avec la bénédiction de Washington et la complicité tacite de la communauté internationale.

Ce gouvernement, tout le monde le sait, n'est pas au-dessus de tout soupçon. L'an dernier, lors des élections sénatoriales, l'opposition a dénoncé des fraudes dans une quarantaine de bureaux de vote. L'affaire a finalement été étouffée par la Commission électorale provisoire, la même qui est toujours en place aujourd'hui et qui doit décider de la date des prochaines élections.

Le président Préval ne peut se représenter, mais avec les milliards de l'aide internationale et une opposition complètement désorganisée, comment garantir qu'il ne retournera pas la situation au profit de son successeur?

Notre deuxième intérêt, c'est de veiller à ce que nous ne ramassions pas que les miettes laissées par les États-Unis dans un pays où nous devrions avoir une longueur d'avance naturelle.

Pour le moment, on ne sent pas un grand empressement de la part d'Ottawa.

La ministre responsable de l'ACDI, Bev Oda, était à Port-au-Prince la semaine dernière, mais elle a surtout annoncé un projet d'hôpital qui était prévu avant le tremblement de terre.

Le projet de siège temporaire du gouvernement (12 millions de dollars) annoncé en grande pompe lors de la visite de Stephen Harper, en février, s'est quelque peu dégonflé depuis.

Le Canada devait payer pour des installations temporaires à Croix-des-Bouquets (environ 25 km à l'est de Port-au-Prince), mais les ministres haïtiens, apparemment, ne voulaient pas aller si loin de la capitale.

Plan B, donc: le Canada construira plutôt des sièges temporaires pour les ministères de l'Agriculture et de la Santé.

Des cabanes pour deux ministères, c'est bien modeste à côté des projets pharaoniques développés à Washington.

 

Partager

lapresse.ca vous suggère

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer