Le cours dehors

« Étudier quand il fait noir à 16 h, c'est... (Photo Marco Campanozzi, Archives La Presse)

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« Étudier quand il fait noir à 16 h, c'est facile. Étudier quand il fait toujours clair à 21 h, c'est de la torture », écrit notre chroniqueur Stéphane Laporte.

Photo Marco Campanozzi, Archives La Presse

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Stéphane Laporte

Collaboration spéciale

La Presse

Dehors, il fait beau. Il fait trop beau. Monsieur Saint-Germain peut bien parler de l'examen de français du Ministère qui aura lieu dans 10 jours, personne ne l'écoute. Tous les élèves de sa classe de cinquième secondaire du Collège de Montréal ont la tête tournée vers la fenêtre.

Ça fait 10 mois qu'il n'a pas fait soleil comme ça. Ça fait 10 mois qu'on n'a pas entendu les oiseaux chanter aussi fort. Ça fait 10 mois que le ciel n'a pas été aussi bleu. Nos pensées s'y envolent. Loin de l'école.

Les jours de juin sont les plus importants de l'année scolaire. La moitié de notre note s'y joue. Pourtant, il y a déjà une partie de nous qui décroche.

Une partie de nous qui fait ses bagages. Une partie de nous qui ne pense qu'à partir. Étudier quand il fait noir à 16 h, c'est facile. Étudier quand il fait toujours clair à 21 h, c'est de la torture.

En ce moment, il est 14 h 30 et il reste encore 90 minutes avant que nous soyons libérés. Monsieur Saint-Germain nous pose des questions. Personne n'a les réponses. Même les bolles ont l'esprit ailleurs. Le prof soupire : « Levez-vous, tout le monde ! » Oh ! Oh ! Ça sent la retenue ou la série de push-ups.

« Je n'ai pas votre attention. Vous ne m'écoutez pas. J'ai l'habitude qu'il y en ait deux, trois comme ça : Tardif, Hanson, Beaudry. Mais la classe au complet, c'est contrariant. Mettez-vous en rang. Vous voulez aller dehors ? On va faire la classe dehors ! »

On se regarde. On n'y croit pas. On n'a jamais eu de cours dehors, à part celui d'éducation physique. On arpente les corridors du collège. Le pas léger, le pas heureux. On dirait un groupe de vacanciers au Club Med pratiquant la danse en ligne, en silence.

Et nous voilà dans la grande cour arrière. Aveuglés par le soleil.

« Vous pouvez enlever vos vestons. Assoyez-vous dans l'herbe. »

On occupe le gazon. Une trentaine d'ados de 15 ans faisant l'école buissonnière avec leur maître. On n'ose pas trop s'exciter, de peur qu'il change d'idée. On prend de grandes bouffées d'été. On regarde les arbres et les immeubles de la rue Sherbrooke au loin. On voit les gars des autres classes, au bord de leurs fenêtres, nous regarder, étonnés et jaloux.

Pendant de longues minutes, on ne dit rien. Monsieur Saint-Germain a les yeux fermés. On dirait qu'il se fait griller. On l'imite. On se relaxe. Puis soudain, il pointe Marleau : 

« Marleau. À quoi penses-tu ?

- À quoi je pense ? ? ?

- Oui. En ce moment, à quoi penses-tu ?

- Ben vraiment, je pensais que j'aimerais pas être le gars qui tond le gazon ici. Ça doit être long. »

On rit.

« Et toi, Poupart ?

- Je pensais qu'il ne nous en reste plus pour longtemps à être au collège. Que dans quelques mois, on va être au cégep. On va être grands.

- Et t'as hâte ?

- J'ai hâte et j'ai peur en même temps... »

Et Monsieur Saint-Germain continue d'interroger ses élèves. En 10 ans d'école, c'est la première fois qu'un prof nous demande à quoi on pense. Pas ce qu'on pense de quelque chose. Mais ce qu'on pense au fond de nous. À un moment précis.

« Gauthier ? !

- J'pense aux filles de Villa Maria. »

Tous les gars l'applaudissent.

« Et toi, Laporte, tu penses à quoi ?

- Moi, le beau temps, ça me donne le goût d'écrire des poèmes.

- Vas-y. Ça tombe bien, c'est le cours de français.

- C'est quand le ciel a les bleus

Que le monde est heureux

- Pas mal. »

Puis c'est au tour de Messier d'avouer qu'il pense à la crème glacée qu'il va manger après souper. Jusqu'à 16 h, on a jasé comme ça avec monsieur Saint-Germain. De tout et de rien. De toutes ces pensées qu'on a dans notre tête et qu'on n'exprime jamais. Et plus on parlait, plus on se sentait bien. Quand le cours s'est terminé, la moitié de la gang a continué à jaser. À se rapprocher.

Mitch Garber, le dynamique milliardaire, a proposé cette semaine, comme solution au décrochage scolaire, de donner 1000 $ à tous les diplômés du cinquième secondaire. Pas bête. Après tout, l'argent est la principale source de motivation de notre monde. La récompense de tous les efforts. Mais à 15 ans, ce n'est pas de cash qu'on a besoin. C'est de coeur.

À l'école, les élèves écoutent. Mais qui les écoute ? Pour combattre le décrochage, il faut faire de l'école un lieu d'échange. Un lieu d'expression. Pas juste d'obéissance.

Il faut en faire l'endroit où un enfant a envie d'être. Il faut y apprendre la seule chose que l'argent ne pourra jamais acheter : la liberté.

Merci, monsieur Saint-Germain, de nous avoir laissés penser.

Merci, monsieur Saint-Germain, de nous avoir écoutés.

De nous avoir raccrochés. Librement.




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