Il ne faut jamais comparer son sapin

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Stéphane Laporte

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L'émission Today sur le réseau NBC est une institution. Elle existe depuis 64 ans. C'est le Salut Bonjour ! américain. Une bonne partie des habitants du continent se lève en la regardant. L'animateur Matt Lauer et l'animatrice Savannah Guthrie sont deux personnes très sympathiques. Fines et souriantes. Comme Gino et Ève-Marie. Qui veut se réveiller avec des airs bêtes ?

« Aveuglé à trop vouloir un sapin plus haut... (Photo Mathieu Waddell, Archives La Presse) - image 1.0

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« Aveuglé à trop vouloir un sapin plus haut que celui du Rockefeller Center, on se retrouve avec un arbre qui ressemble plus à un mégacône orange viré vert qu'au roi des conifères », écrit notre collaborateur.

Photo Mathieu Waddell, Archives La Presse

Le sapin du Rockefeller Center de New York... (PHOTO ALEX WROBLEWSKI, ARCHIVES REUTERS) - image 1.1

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Le sapin du Rockefeller Center de New York

PHOTO ALEX WROBLEWSKI, ARCHIVES REUTERS

Mercredi dernier, Matt et Savannah ont pourtant ri de nous. Oui, nous, les Montréalais. Ils ont ri de notre sapin. De notre sapin laid. Faut dire qu'on avait couru après. Lorsque fut annoncée l'érection d'un sapin géant au Grand Marché du Quartier des spectacles, les responsables ont dit, avec enthousiasme, qu'ils voulaient un sapin plus haut et plus beau que le sapin du Rockefeller Center de New York. Rien de moins. Or, l'émission Today est retransmise en direct du Rockefeller Center à New York. Le sapin challengé fait partie de leur décor.

Matt a d'abord dit à ses collaborateurs autour de la table : « Ne sommes-nous pas tous d'accord que le sapin du Rockefeller Center est une beauté !? »  Et tout le monde a opiné en choeur pendant qu'on voyait une magnifique prise de caméra, en plongée, sur leur majestueux arbre de 94 pi, si bien illuminé qu'il brille même le matin.

Puis, l'animateur a enchaîné en disant que les Montréalais s'étaient vantés qu'ils auraient, cette année, un arbre plus grand et plus joli que le leur. Et là, on a montré des images de notre chétif sapin de 70 pi. Et les rires se sont fait entendre : « Sorry Montréal, vous avez raté votre coup ! Regardez-le ! Il est bien maigre ! Et il a la cime plate ! » Sur le plateau, on s'est demandé comment, au Canada, on n'avait pas réussi à trouver un sapin avec plus d'allure. Après tout, il n'y a que ça chez nous, devaient-ils penser. Un intervenant a même prétendu que c'était peut-être voulu, le sapin étant exposé dans un quartier arty de la ville, sa forme bizarre avait peut-être des prétentions artistiques.

Durant cette séquence, il y avait un large bandeau, au bas de l'image, sur lequel était écrit : « MONTREAL HAD A VERY SAD CHRISTMAS TREE. » Montréal a un arbre de Noël très triste. Triste dans le sens de pas joyeux. De pas beau.

Bref, ils se sont bien payé notre tête plate. Et ils sont passés à autre chose. Normalement, quand les Américains rient de nous, ça soulève un tollé. On ne le prend pas ! On grimpe aux rideaux ! Quand ils niaisent le Bonhomme Carnaval, notre poutine, notre culture ou notre langue, on exige des excuses sur-le-champ ! Cette fois, pas un mot. On a pris notre trou. Notre nid-de-poule. Personne n'est assez chauvin pour prétendre que le sapin de Montréal est plus beau que celui de New York. Même pas notre maire.

Cette histoire, bien anodine, renferme tout de même une grande morale. Comme une fable de La Fontaine. Après la Grenouille et le Boeuf, la Grenouille et le Sapin. Pourquoi, au départ, avoir voulu se comparer avec la Grosse Pomme ? Admettons qu'on aurait réussi. Qu'on aurait trouvé un sapin de 100 pi, bien fourni, avec tellement de lumières qu'il aurait fallu bâtir un barrage juste pour l'alimenter en électricité. On l'aurait regardé, en disant : « Quin toé, New York ! Notre sapin est plus big que le tien ! Lalalalère ! » C'est pas ça, l'état d'esprit à avoir quand on regarde un sapin.

Un sapin rassemble les gens autour de lui. Il ne les divise pas. On veut se sentir petit à côté. Pas dominant. On le regarde en pensant à son enfance. Pas à sa puissance.

Aveuglé à trop vouloir un sapin plus haut que celui du Rockefeller Center, on se retrouve avec un arbre qui ressemble plus à un mégacône orange viré vert qu'au roi des conifères. Il ne faut jamais trouver sa motivation dans le désir d'être meilleur que l'autre. Faut pas vouloir une meilleure job que son ami, une plus belle maison que son beau-frère, un plus beau char que son voisin. Faut vouloir ce qui nous convient. Ce qui nous fait bien. Ça peut-être plus gros, plus petit, différent. Car, en définitive, c'est ce qui nous rendra heureux.

Le problème avec le sapin de la place des Festivals, c'est pas qu'il soit laid. Tous les sapins ont leur charme. Le problème, c'est qu'en le regardant, on voit l'intention des responsables d'avoir voulu le sapin le plus haut qui soit. À en oublier qu'il n'y a pas juste la hauteur, il y a aussi la largeur. Il n'y a pas juste ce qui s'éloigne de nous, il y a aussi ce qui vient vers nous.

L'année prochaine, trouvez une idée plus originale et porteuse que de vouloir battre New York. Inventez quelque chose qui sera la signature du sapin de Montréal. Un sapin avec plein de bouchons dedans, comme nos routes ! Un sapin qui devient rouge chaque fois que le CH compte un but. Ou, au lieu d'avoir un seul sapin, placez cinq sapins, une forêt d'arbres de Noël à la mesure de la forêt laurentienne.

En attendant, on va aller faire une marche autour du sapin de la controverse, question de se prendre en photo. Car peu importe ce dont il a l'air, quand on regardera cette photo dans 10 ans, on se dira : « Te souviens-tu du grand sapin maigre ? C'était l'bon temps... »




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