Pendant que les eaux s'usent

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C'est sûrement le geste le plus machinal de notre journée. On est en train de travailler, de se détendre, de parler, et soudain, il faut y aller. On y va. On s'assoit. On se lève. On tire la chasse. Et c'est fini. C'est un non-événement. Un moment aussitôt vécu, aussitôt oublié. Un passage obligé qui ne compte pas. Sauf cette semaine. Cette semaine, pour un demi-million de Montréalais, cet effort nécessaire est devenu un déplaisir coupable. Cette semaine, ce que nous faisons dans l'intimité de notre maison se déverse directement dans le majestueux fleuve Saint-Laurent. Même le plus vert des êtres devient un être brun. Un pollueur. Un salisseur.

Normalement, c'est la Ville qui s'occupe d'épurer nos rejets corporels. De les rendre inoffensifs. Ou presque. Mais durant sept jours, elle a autre chose à faire. Elle doit réparer la conduite qui achemine les eaux usées à l'usine d'épuration. Alors pendant qu'on travaille sur la conduite, la conduite ne peut pas faire son travail. Les eaux usées coulent dans le fleuve. Et la pureté est oubliée.

En passant, félicitations à celui qui a trouvé l'expression «eaux usées» pour définir ce que l'on évacue dans le courant. Déversement des eaux usées, ça s'endure mieux au bulletin de nouvelles que déversement des eaux souillées ou déversement des merdes municipales. Eaux usées, on dirait que c'est la faute du temps. Au lieu de la faute à nos excréments.

Cela dit, c'est 8 milliards de litres d'eaux d'égouts dégoutants qui vont brunir le Saint-Laurent. Aurait-on pu faire autrement? On aurait pu construire une conduite auxiliaire qui aurait permis d'acheminer les eaux usées vers l'usine d'épuration. Le coût aurait été de 1 milliard de dollars. Un stade olympique avec des tuyaux, au lieu des Expos. Aurions-nous été prêts à payer ça? On aurait pu nous le demander. On a présumé que non. On a probablement raison. L'environnement nous préoccupe, pourvu que ça ne nous coûte rien. Ou le moins possible.

Prenez notre attitude face au réchauffement de la planète, la majorité des gens n'est pas climato-sceptique, on sait que la situation est grave. On sait que la Terre bout. Que les pôles vont fondre. Que les catastrophes naturelles vont se multiplier. Que ça va être laid. Mais on est climato-calmes. Malgré toutes les horreurs que l'on prévoit, on ne panique pas. On garde la tête froide. Pas du tout réchauffée. Au fond, inconsciemment, on a totalement confiance en notre instinct de survie. On se dit que l'humain trouvera sûrement un moyen de rester vivant. Il en a toujours trouvé un. Il en trouvera un autre, encore une fois. Et si jamais la planète pète, le vaisseau du capitaine Patenaude nous en trouvera une autre pour que la race se perpétue. Bref, nous ne sommes pas animés par la peur de disparaître. Pas encore.

Il y a bien sûr des cerveaux plus conscientisés, qui essaient d'alerter leurs contemporains, mais la plupart des gens sont climato-inquiets-mais-pas-trop. On change nos habitudes, tranquillement.

Il y a 30 ans, on déversait nos eaux usées dans le fleuve allègrement. Aujourd'hui, le faire, durant une semaine, nous répugne. C'est déjà ça. On est en 2015, comme dit Justin. Dans 10 ans, ce qu'on fait en ce moment sera probablement considéré comme de la pure folie. Comme ne pas s'attacher dans son véhicule. Comme fumer quand on est enceinte. Quand on ne connaît pas le danger, on peut se pardonner nos écarts. Quand on le connaît, ça se pardonne moins bien.

Le déversement des eaux usées de Montréal est une goutte d'eau dans la pollution mondiale. Plusieurs scientifiques disent que le fleuve va s'en remettre. On préfère croire ceux-là que croire ceux qui disent l'inverse, maintenant que le mal est fait ou en train de se faire.

Faudrait agir avec la nature comme on agit avec sa blonde ou son chum. Vous savez, quand on pose un geste qui n'a pas plu à son partenaire, on essaie de se racheter en étant plus fin, en ayant plus d'attentions qu'on en a d'habitude. Ce serait le temps que la Ville annonce des mesures environnementales qui vont aider à garder le fleuve et ceux qui y fraient, en vie. Ce serait le temps, aussi, que les citoyens fassent à l'année plus attention à tout ce que l'on garroche dans l'évier et dans le bol. Agir pour que le fleuve nous pardonne.

C'est pas compliqué, pour exister, on a besoin de tout ce qui nous entoure. Le soleil, l'air, l'eau, l'amour. On n'existe pas seul. On est relié à tout ça comme un scaphandrier. Et tout ce qui nous entoure a aussi besoin de nous pour exister. Si nos agissements peuvent faire respirer, ils peuvent aussi étouffer.

Le mot-clic de la semaine est #flushgate. Pourtant, ce que ce déversement nous apprend, c'est que l'on ne flushe rien. On ne fait qu'éloigner de nous ce que l'on ne veut pas, ce que l'on ne veut plus. Tout reste. Et c'est encore à nous. Qu'on le veuille ou non.

Si le flushgate éveille en nous le sens des responsabilités, on n'aura pas déversé seulement pour emmerder le fleuve.

Toutes nos excuses à tous ceux vers qui coulera cette vague brune. On n'avait pas les moyens de faire autrement. Faudrait se donner les moyens de ne pas le faire une autre fois, rapidement. On se souhaite bonne chance. La merde, on l'a déjà.

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