L'ellipse du temps

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Nous sommes hier. Marie-Pier et moi arrivons à notre restaurant préféré, Leméac, avenue Laurier. On se dirige toujours à la même place, la banquette du fond à droite. On attend nos grands amis, Ronald et Touria. Ma blonde commande un verre de vin blanc.

Soudain, le type à la table ronde à droite se lève et se dirige vers nous. Il se glisse sur la banquette:

«Je m'excuse de vous déranger, tous les deux, mais il fallait que je vienne saluer mon vieil ami. On est allés à l'école primaire ensemble. Te souviens-tu de moi? Je suis...

- Stéphane Carrière, mon meilleur ami de la petite école, Stéphane Carrière!»

Il sourit. Je souris aussi. Je ne l'aurais jamais reconnu s'il n'avait pas prononcé le mot «primaire». Dès que je pense à l'école Notre-Dame-de-Grâce, le premier visage qui apparaît dans ma tête, c'est le sien. Le sien à 8 ans, les cheveux bouclés, les yeux rieurs. Il a changé. Les boucles sont moins folles, les joues moins rondes. Mais le regard perçant est le même. Dans une foule, je serais passé à côté. Mais ces indices ont permis à mon cerveau d'associer les mots enfance et amitié, alors bien sûr que c'est son nom qui a surgi.

Boy, qu'il a changé! Et il doit se dire la même chose de moi. Ça fait 43 ans qu'on ne s'est pas vus. Au secondaire, il est parti à Brébeuf, je suis parti au collège de Montréal. On s'est fait d'autres meilleurs amis. Ainsi va la vie. Mais on n'oublie jamais son premier meilleur ami.

J'ai l'impression d'être dans un film. Dans Cinéma Paradiso, quand, en l'espace d'un plan, on passe du petit Toto enfant au cinéaste qu'il est devenu adulte. Tout ce qu'il y a entre les deux n'a pas d'importance. Avoir Stéphane Carrière en face de moi me fait cet effet-là. Il y a une seconde, j'avais 10 ans, je jouais au ballon, et le temps d'un claquement de doigts, j'ai 53 ans et je regarde le gars avec qui je jouais au ballon. Tout ce qui s'est passé pour se rendre à ce moment-là ne fait pas partie de notre histoire. On reprend là où on avait laissé.

«La dernière fois qu'on s'est vus, c'était l'été avant le secondaire. J'avais passé la journée à votre chalet à Hemmingford...

- Mes parents l'ont toujours. Moi, j'ai une ferme pas loin de là, j'élève des chevaux, plein de chevaux. Si tu veux venir en faire, ça me ferait plaisir...

- C'est gentil, ma blonde adore l'équitation...

- Je t'ai vu arriver, ça m'a touché, il fallait que je vienne te parler...»

«Il y a une seconde, j'avais 10 ans, je jouais au ballon, et le temps d'un claquement de doigts, j'ai 53 ans et je regarde le gars avec qui je jouais au ballon.»


Sa voix est nouée. Il est ému. Et ça m'émeut de le voir comme ça. On se donne la main. Et il retourne à sa fête de famille. Il retourne dans son film. Je retourne dans le mien. Je le regarde du coin de l'oeil. Il semblait vraiment bouleversé quand il me parlait. Ça me trouble un peu. Pourquoi autant? Soudain, j'allume, je comprends.

Je t'ai vu arriver, ça m'a touché...

On a passé cinq ans de nos vies à jouer au hockey dans la rue, au baseball, au football, au soccer, à courir et à se battre, et puis voilà qu'un soir, au restaurant, il voit une belle fille pousser un mec en fauteuil roulant avec sa casquette du Canadien sur la tête. Le gars se lève péniblement et s'assoit maladroitement sur le banc. Il le reconnaît. C'est son ami d'enfance, accablé par le temps.

Il a eu la délicatesse de ne pas m'en parler. De ne pas me demander, l'air inquiet, ce qui m'était arrivé. Mais dans ses yeux, j'ai bien vu que ça lui faisait mal. Lui est toujours bien droit, les épaules athlétiques, la tête fière. Quand il m'a parlé de faire du cheval, ça n'était pas pour ma blonde. Il veut me voir gambader comme dans le temps. Il veut me redonner cette joie. Ça ne m'étonne pas de lui, cette attention. Il était déjà une âme sensible et généreuse dans la cour d'école.

Merci, mon Steph, mais ne t'en fais pas pour moi! Quand on voit quelqu'un en fauteuil roulant, on présume toujours qu'il vit un grand malheur. Dieu sait combien de fois je me suis dit que je ne finirais pas là-dedans. Que malgré mes jambes croches depuis la naissance, j'allais marcher jusqu'au cimetière. Mais passé 40 ans, j'ai comme qui dirait pas eu le choix, c'était une question d'équilibre. Ma démarche est devenue trop précaire. Un rien peut me faire tomber. Si je ne veux pas avoir autant de commotions cérébrales que tous les joueurs de la LNH réunis, mieux vaut que je me trouve un autre moyen de transport que mes jambes. La plupart du temps, j'ai un petit scooter, comme les vieux dans Les détestables, c'est parfait. Quand je veux aller à gauche, je tourne à gauche, quand je veux aller à droite, je tourne à droite. Mais chez Leméac, il y a trop de monde, je risquerais d'écraser de beaux souliers, alors ma blonde me pousse jusqu'à la table. Ça t'a donné un coup, je comprends, mais sache que je suis heureux. L'autonomie, c'est plus que de pouvoir marcher, l'autonomie, c'est aller où l'on veut. Et je vais où je veux. Toujours. Il y a plein de gens qui ont l'usage de leurs jambes et qui n'ont pas cette chance.

Nos jambes ne nous conduisent qu'à des endroits, c'est notre tête qui nous emmène plus loin. C'est notre coeur qui nous guide vers le seul endroit où l'on est bien. Dans le coeur des autres. Et il y a des coeurs accessibles, sans barrières, sans murailles, sans escaliers. Avec seulement une pente douce.

Content d'être revenu dans le tien.

Faudrait se revoir, l'ami.

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