L'amour du baseball

Ils étaient des dizaines de milliers de spectateurs... (PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE)

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Ils étaient des dizaines de milliers de spectateurs présents vendredi soir à un match préparatoire entre les Reds et les Blue Jays au Stade olympique à souhaiter le retour des Expos à Montréal.

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Stéphane Laporte

Collaboration spéciale

La Presse

Jusqu'en 1968, dans la ruelle derrière chez nous, entre Girouard et Old Orchard, la bande d'enfants jouait au hockey l'hiver et au hockey l'été. L'hiver, on jouait au hockey en gelant. L'été, on jouait au hockey en suant.

Mais le lundi 27 mai 1968, la Ligue nationale de baseball donne deux nouvelles franchises; l'une à San Diego et l'autre à Montréal. Ces deux nouvelles équipes se joindront au circuit au printemps 1969. Nous, on ne veut pas attendre! Nous, on veut jouer au baseball tout de suite! La ruelle Girouard aura donc ses deux équipes dès l'été 1968. Les Laporte contre les Brunelle.

Le seul problème, c'est qu'on ne se sait pas comment jouer au baseball. À part mon frère Bertrand qui est le plus vieux de la gang. Quand il nous avait expliqué comment jouer au hockey, on avait tous compris rapidement: «Il faut que tu mettes la rondelle dans le but de l'autre équipe et que t'empêches l'autre équipe de mettre la rondelle dans le tien.» Rien de plus clair.

Ça fait 10 minutes qu'il nous explique le baseball, on a les yeux écarquillés et le cerveau à spin: «Alors le lanceur lance la balle, le frappeur la frappe et part à courir vers le premier but, si l'équipe en défense attrape la balle avant qu'elle touche à terre, il est retiré, si elle touche à terre et que celui qui la ramasse l'envoie au premier but avant que le frappeur ait mis le pied sur le premier but, il est retiré aussi. Sinon, il est sauf. S'il voit que les joueurs n'ont pas ramassé la balle encore, il peut se diriger vers le deuxième but ou rester au premier but et attendre que le prochain frappeur le fasse avancer...»

François a une question:

- Ça dure combien de temps, les périodes?

- C'est pas des périodes, c'est des manches. Une demi-manche dure le temps que ça prend pour retirer trois frappeurs. Et l'autre demi-manche dure le temps que ça prend pour retirer les trois frappeurs de l'autre équipe...

- Et c'est quoi, le but?

- Le but, c'est de venir toucher le marbre?

- Oui mais t'as dit que quand on frappe, on est déjà au marbre???

- Oui, t'es déjà là, mais faut que tu fasses le tour du losange et que tu reviennes où t'étais. Tu comprends?

- Non, mais quand est-ce qu'on joue?

On n'a jamais été aussi longtemps dans la ruelle, sans rien faire. Juste à écouter quelqu'un parler. Faut qu'on bouge! Le premier match est une catastrophe. On n'arrive pas à frapper la balle. On passe tous dans le beurre. On commence à très bien comprendre la règle du retrait sur trois prises. Après huit manches, c'est 0 à 0. Les deux lanceurs ont des matchs parfaits. Leurs têtes rentrent plus dans leurs casquettes. Ils se prennent pour des héros.

Je vais voir mon frère. «T'as bien dit que si on n'essaie pas de frapper la balle et que la balle est mal lancée, ça devient une balle au lieu d'une prise, et après quatre balles, on a le droit d'aller au premier but?» Bertrand opine de la tête. Je me présente au marbre. Jean-Marie lance. Je garde mon bâton sur mon épaule. La balle frappe l'escalier de fer. Josée, qui fait l'arbitre, crie: «Balle!» Trois autres balles garrochées plus tard, je suis au premier but. Mes coéquipiers comprennent la stratégie. Ils gardent leurs bâtons sur leurs épaules. Trois buts sur balles plus tard, je marque le premier point de l'histoire du baseball de la ruelle Girouard! Y a pas juste les frappeurs qui sont pourris, les lanceurs aussi le sont.

C'est 9 à 9. Le festival du but sur balles. Seizième manche, mon frère, le seul qui comprend ce qui se passe, frappe un coup de circuit les buts remplis sur la galerie des Desrochers. C'est 13 à 9. On a gagné. Mais notre mère n'est pas de bonne humeur. On devait être dans le bain à 20h. Il est 20h30. C'est ça, le baseball, on sait quand ça commence, on ne sait pas quand ça finit. Un sport sur lequel le temps n'a pas d'emprise.

On a rêvé aux règlements toute la nuit. Déjà, le match du lendemain ressemblait plus à du baseball. On a appris à faire des coups retenus, à voler des buts, à faire des doubles-jeux, à donner des buts sur balles. Le baseball est un sport, mais c'est avant tout un jeu. Un jeu comme les enfants les aiment. Où il faut faire avancer son pion. Comme au Monopoly ou au Parcheesi.

À la fin de l'été 1968, à trois parties par jour, on avait tous compris les subtilités de notre nouveau passe-temps. On était prêts à accueillir les Expos. On était tous des petits Rodger Brulotte. Je me reprends: on était tous des Rodger Brulotte. On dormait avec notre gant, tellement on voulait être prêts pour le match du lendemain.

Des millions de grands enfants sont prêts pour un retour du baseball majeur à Montréal. C'est loin d'être fait. Disons que notre homme est au premier. Qui saura le faire rentrer au marbre, qui saura le faire rentrer à la maison? Go, Denis, Go!

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