The snow must go on!

La reporter de CNN arpente les rues de New York. Soudain, elle s'arrête et pointe le sol en disant d'un ton horrifié : regardez, il y a de la neige ! La caméra zoome vers le trottoir. On voit quelques grains de neige. Une minime accumulation, un peu comme il y a parfois devant le filet de Carey Price. Une mince couche blanchâtre. Mais ce ne sont pas quelques vulgaires flocons, ce sont les premiers flocons de la tempête historique ! The Historic Snowstorm. C'est écrit au bas de l'écran.

Bien au chaud dans nos demeures, on s'apprête à vivre un film catastrophe. Et comme tout bon film catastrophe qui se respecte, il se passe à New York. La ville la plus importante de la planète. Après King Kong et Godzilla, cette fois, c'est l'abominable homme des neiges qui va faire trembler la métropole des États-Unis d'Amérique.

Le maire de New York est proactif. À côté de lui, notre énergique Denis Coderre a l'air du gars fatigué du Groupe Sanguin. The mayor a fait fermer le métro et imposé un couvre-feu à 23 h. The city that never sleeps est dans le coma. On ne voit personne. À part des journalistes de CNN qui se promènent à pied et en voiture, pour nous montrer ce qui se passe. C'est à dire : rien.

La reporter se penche et ramasse quelques flocons : « C'est une neige très pesante qui est en train de couvrir la ville. » Elle la tient comme si c'était de l'anthrax. Elle est en train de risquer sa vie. Elle rappelle à la population qui écoute : « N'allez pas dehors ! Surtout n'allez pas dehors ! » Pourtant, c'est plutôt beau dehors. Il tombe une petite neige. Ce n'est pas trop froid. Tout est calme. Le temps idéal pour une petite marche de santé. Mais les New-Yorkais sont obéissants, ils regardent la télé. Et on fait tout pour qu'ils aient un bon show. On rappelle aux 10 minutes que ça ne saurait tarder, la tempête historique va bientôt arriver, et ça va être effrayant.

On prévient les citoyens d'économiser les vivres dans leur maison. Si jamais, ils sont coincés dans leur demeure, durant une semaine, il ne faut surtout pas qu'ils mangent tout le contenu de leur réfrigérateur, ce soir, en regardant CNN. Certains angoissent. Et si tous les commerces de New York étaient fermés jusqu'à dimanche, comment feront-ils pour se procurer des ailes de poulet pour le Super Bowl ? Un Super Bowl, sans ailes de poulet, c'est comme un film sans pop-corn. Une perte de temps.

Parlant de perte de temps, on commence à avoir la fâcheuse impression qu'on est en train de perdre le nôtre. On a beau avoir envie de vivre en direct, l'arrivée du monstre blanc, on commence à douter que cela va se produire, malgré toutes les affirmations des météorologues. C'est qu'on a déjà vu neiger et qu'en ce moment il n'y a rien à voir.

C'est ça qui est « maudit » avec la télé, pour voir de la neige tomber, il faut vraiment qu'il en tombe une grosse quantité. Les caméras ne sont pas encore assez sensibles pour capter les petits flocons épars tombant dans le noir. Je suis certain que le producteur de CNN est train de songer à louer des canons à neige. Ça prend une chute de neige spectaculaire sur Time Square pour ses images. Let's do it !

La reporter a sorti son gallon à mesurer. Elle s'accroupit au sol. On est presque rendu à un pouce de neige. Bientôt, il y en aura 100 fois plus. The Historic Snowstorm ! Dans le coin de l'écran, on voit dans un petit carré des images de Boston, où là, foi de Québécois, ça ressemble vraiment à une tempête de neige. Pas la tempête du siècle, mais la tempête de l'année, au moins. Mais ça se passe à Boston, pis Boston, c'est pas New York. Y peut tomber des hectares de neige à Boston, Green Bay ou Minneapolis, ce ne sera jamais aussi big que si ça passe dans la Grosse Pomme. Seule une tempête de neige à Los Angeles peut rivaliser, médiatiquement parlant, avec une qui balaie New York.

Malheureusement, le show snow n'a pas lieu à New York, ce soir, mais bien à Boston. CNN doit se résigner et mettre l'image de Boston dans le gros carré, et celle de New York dans le petit. En faisant ça, on sait qu'on vient de perdre la moitié de l'auditoire.

Les amateurs des Yankees sont frustrés que ce soit ceux des Red Sox qui finalement leur volent la vedette. Tellement que malgré une chute de neige très raisonnable, ils continuent à faire comme si ils étaient aux prises avec The Historic Snowstorm. Le lendemain, les écoles et plusieurs commerces sont fermés. Seule Wall Street n'a pas suivi les directives du maire. The cash must go on !

Je sais que dans la vie le plaisir est dans l'anticipation. La montée de l'escalier est plus grisante que ce qui se passe dans la chambre. Mais éprouvons-nous vraiment autant de plaisir à anticiper les catastrophes naturelles ? Peut-on attendre qu'elles commencent avant de commencer à les couvrir ? C'est une question de crédibilité.

Après avoir entendu avec quelle inflation verbale les reporters de CNN ont raconté une chute de neige à New York, comment ne pas douter que les autres événements alarmants dont ils causent ne sont pas aussi soufflés.

Morale de cette histoire : ça sert à rien de passer la souffleuse quand la neige n'est pas encore tombée.




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