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Histoire d'eau

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Stéphane Laporte

Collaboration spéciale

La Presse

Mercredi soir, il est tard. Je m'en vais me coucher. J'entre dans la salle de bain pour me laver les dents. Je regarde le robinet. Machinalement, je viens pour le toucher. Soudain, j'allume. Ça défile dans ma tête comme la bande en bas de l'écran à RDI: avis d'ébullition de l'eau! Qu'allais-je faire là!?? Risquer ma vie!

J'avais oublié la grosse nouvelle du jour: l'eau est impropre à la consommation.

À Montréal, il y a la journée sans auto, il y aussi la journée sans eau. Sans oublier, les journées sans métro.

Dans la région de Champagne, il y a du Champagne, à Montréal, ville corrompue, il y a de l'eau corrompue. Ça se tient.

Comme nous l'ont si bien expliqué les autorités, il s'est passé une patente à l'usine de filtration Atwater qui fait qu'il faut faire bouillir l'eau. Ce n'est pas grave, mais il faut faire bouillir l'eau pareil.

Aucune démonstration scientifique, rien sur l'identité de la bactérie menaçante, rien sur les complications possibles, seulement une consigne à la Ricardo: faites bouillir l'eau.

Toutes les 10 minutes, ils nous le répètent à la radio et à la télé: faites bouillir l'eau, faites bouillir l'eau! Alors que font les Montréalais? Ils ne font pas bouillir l'eau. Ils en achètent en bouteille. Pas fous! Franchement! T'as soif, tu ne vas pas boire de l'eau bouillie. C'est ben trop de trouble. Ouvre le robinet, met l'eau dans une bouilloire, met la bouilloire sur le feu, attend que l'eau bouille, met l'eau bouillie dans le réfrigérateur, attend qu'elle devienne froide. Quand c'est rendu qu'une recette de verre d'eau est plus compliquée qu'une recette de Josée di Stasio, tu abdiques.

Tu prends une bière ou un Coke.

Bref, je n'ai pas eu à faire bouillir de l'eau de la journée, jusqu'à maintenant. Maintenant, je n'ai pas le choix. Je veux me brosser les dents. Et même si la patente qui est arrivée à l'usine de filtration n'est supposément pas grave, il ne faut pas ingurgiter d'eau. Même si on la crache presque immédiatement? Même si on la crache immédiatement. Le gars à la radio l'a dit carrément: il ne faut pas se brosser les dents avec l'eau souillée.

Faudrait donc que j'aille chercher la bouilloire, mais ça ne me tente pas. Je trouve ça complètement exagéré pour quelques gouttes d'eau. Je pourrais aller me chercher une bouteille d'Evian et me rincer la bouche avec cette boisson. Si je ne pense qu'à ma petite personne, c'est une solution, mais si je pense à la planète, ce n'est même pas envisageable. Imaginez cette eau puisée à même les Alpes françaises, qui a parcouru des milliers de kilomètres pour parvenir jusqu'à ma bouche, et que je cracherais illico. Quel gaspillage d'énergie et de pétrole! Et d'argent, aussi.

Bon, qu'est-ce que je fais, je vais pas passer la nuit ici? Ah pis phoque! Je tourne le robinet, l'eau coule, et je rince ma bouche comme tous les soirs. En crachant un peu plus fort.

Aussitôt la tâche hygiénique terminée, j'angoisse un petit peu. Et si je venais d'ingurgiter la bactérie maudite. Si par souci d'entrer dans le lit conjugal avec l'haleine fraîche et l'émail lumineux, je venais de contracter l'E. coli?

Je me tâte un peu. Aucune crampe. Et l'eau était blanche et sentait bon, dans le sens qu'elle ne sentait rien. Allez, bonne nuit!

Je ne suis pas le seul Montréalais qui a dû se laver les dents avec l'eau du robinet malgré tous les appels à l'ébullition. Ça dénote quelque chose de profond en nous, notre manque total de confiance envers nos dirigeants.

Jeudi soir, quand ils ont finalement dit qu'on n'avait plus besoin de faire bouillir l'eau, c'est là que j'ai commencé à avoir peur d'en boire. C'est fou, mais on ne les croit plus. Quand ils disaient de faire bouillir l'eau, j'étais convaincu qu'on n'en avait pas vraiment besoin, ils disent qu'il n'y a plus de danger, je me méfie.

Ce que des années de mensonges peuvent créer dans la tête du simple citoyen.

Cette chronique n'est pas un appel à la désobéissance civile. Quand les autorités nous disent de faire bouillir l'eau, il faut faire bouillir l'eau. Il n'y a pas de risque à prendre. Mais ma turpitude est quand même symptomatique d'un lien brisé.

Le dirigeant doit être l'image du bon père de famille, pas du vieux mon oncle croche.

Existe-t-il une usine de filtration des gouvernants? Pour qu'il y en ait enfin des purs. Qui répondent aux questions franchement. Qui donnent l'heure juste comme dirait Jean-Luc. Avec des mots clairs comme de l'eau de roche. Pourquoi faut-il toujours qu'ils soient dans l'eau bouillante avant de cracher le morceau?

En attendant, je lève mon verre à notre santé!




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