La petite séduction à Montréal-Nord

Cash Mayne, Bertrand Cloutier, Buddah Ranks et Daphney... (OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE)

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Cash Mayne, Bertrand Cloutier, Buddah Ranks et Daphney Mirand, ainsi que d'autres complices, peuvent crier «victoire».

OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

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Ils avaient cherché à me séduire un jour d'été. Dans le cadre d'un projet documentaire inspiré de La petite séduction, de jeunes citoyens de Montréal-Nord m'avaient proposé d'aller à la rencontre de gens de leur quartier pour déconstruire les préjugés qui le minent. Mes préjugés. Vos préjugés. Ceux qu'on a forcément lorsqu'on ne connaît pas intimement une réalité. Ceux dans lesquels se sentent emprisonnés des jeunes du quartier.

Je n'avais pas pu participer au tournage. Mais j'ai tout de même à mon tour succombé à l'opération séduction en voyant le résultat de ce projet original baptisé Voix partagées. Une oeuvre inspirante réalisée par le groupe citoyen Staff Lapierre en collaboration avec Coup d'éclats, Funambules Médias et Parole d'excluEs, des organismes luttant contre l'exclusion sociale à travers la prise de parole et la mobilisation citoyennes.

La grande première de la série de courts métrages intitulée Lapierre/Pascal - Le hood en 5 jours avait lieu jeudi dernier, à l'occasion de la soirée d'ouverture du Festival des arts de Montréal-Nord. Devant un public ému et enthousiaste rassemblé dans la salle Oliver-Jones de la Maison culturelle et communautaire du boulevard Rolland, les participants à ce projet de cocréation ont pu dire «mission accomplie», même si rien ne s'est déroulé exactement comme prévu. Le projet qui devait durer quatre mois a fini par s'étirer sur 13 mois. Les «courts» métrages documentaires qui devaient durer 10 minutes se sont mués en un long métrage de deux heures. Et la soirée de première qui devait finir à 21h30 s'est presque étirée jusqu'à minuit.

Rien ne s'est déroulé comme prévu, donc. Mais en même temps, pour qu'un tel projet fonctionne, c'était en quelque sorte prévisible. Une réelle transformation citoyenne par la prise de parole ne se fait pas du jour au lendemain. Il ne suffit pas de donner le crachoir à ceux qui ne l'ont jamais. «Ce sont des processus qui prennent du temps. Ce rythme fait toute la différence», a souligné Amélie Daigle, coordonnatrice de Parole d'excluEs.

Après un parcours en montagnes russes, Daphney, Bertrand, Cash Mayne, Buddah Ranks, Rodrigo et leurs nombreux complices peuvent crier «victoire». L'opération charme a visiblement fonctionné. L'opération prise de pouvoir, aussi. «Ça donne envie d'aller habiter à Montréal-Nord!», a lancé l'entrepreneure Mélissa Macena, directrice générale de Nation Kreyole, qui a participé au projet.

Daphney Mirand, à la tête du groupe de jeunes de l'arrondissement Staff Lapierre, qui a été la première à plonger dans le projet, avait le regard qui brillait. «Je suis super fière!» À ses côtés sur la scène, Nickerson Duclervil, alias Cash Mayne, a renchéri. «Ce projet a débloqué quelque chose en moi. Le "Yes we can!" d'Obama est enfin rentré!» À l'avenir, quand il fera face à un défi et aura envie d'abandonner, il repensera à cette expérience. Il regardera en arrière et se dira : «Je suis capable.»

Après des nuits blanches à fignoler le montage, Emily Laliberté, directrice artistique de Voix partagées et idéatrice de projets de cocréation de Coup d'éclats, ne pouvait espérer mieux en écoutant ceux à qui ce projet a donné une voix et un élan. 

«Il y a trop peu d'initiatives comme celle-là. Les murs sont encore hauts pour que ça puisse arriver. Mais si on pouvait, on en ferait plein! Parce que ça change des vies.»

***

La série Lapierre/Pascal, du nom d'une intersection à Montréal-Nord connue pour les mauvaises raisons - on l'associe aux gangs de rue et à la criminalité -, avait donc pour objectif d'aller au-delà de cette image de quartier violent, cimetière de rêves. Pour changer cette image, on espère que la série, qui compte parmi ses invités séduits le rappeur Samian et l'historien Webster, pourra trouver un diffuseur et qu'elle sera aussi présentée dans des festivals, des universités et des organismes communautaires.

Le projet fait suite à une étude universitaire du Centre de recherche sur les innovations sociales de l'Université du Québec à Montréal sur les besoins et les aspirations des citoyens du nord-est de Montréal-Nord. Il s'agit d'un des quartiers les plus défavorisés du pays qui a fait la manchette à la suite des émeutes qui ont suivi la mort du jeune Fredy Villanueva, tombé sous les balles d'un policier le 9 août 2008. Une des choses qui ressortaient de l'étude réalisée en 2014, c'était l'importance de changer l'image du quartier et de lutter contre la stigmatisation. «Des jeunes adultes nous disaient être fiers de leur quartier. Mais la seule image qu'ils en voyaient dans les médias était négative», a souligné, lors de la première, Amélie Daigle, de l'organisme Parole d'excluEs, qui a ouvert un local communautaire rue Lapierre.

L'idée de collaborer avec Parole d'excluEs pour donner une voix à des jeunes qui n'en ont pas trottait dans la tête de l'artiste engagée Emily Laliberté depuis qu'elle avait animé des activités de cocréation avec des adolescents hébergés en garde fermée au centre jeunesse Cité-des-Prairies. «Les jeunes me disaient qu'ils n'avaient pas accès à des espaces de création. L'idée a germé comme ça, en amont de la criminalité.»

En suivant ces jeunes dans leur «hood» pendant cinq jours, on voit défiler une galerie de personnages aussi inspirants qu'émouvants dont on n'entend jamais parler. Des artistes talentueux, des entrepreneurs inventifs, des citoyens solidaires et engagés, des personnes âgées qui sont la mémoire du quartier, un restaurateur qui parle des jeunes du coin devenus médecins ou ingénieurs, fier comme s'ils étaient ses propres enfants.

Ce qui m'a frappée dans la série, c'est à quel point des gens d'horizons divers finissent par se retrouver d'une façon ou d'une autre dans la réalité d'un quartier qui n'est pas le leur. 

Le rappeur Samian, par exemple, qui raconte comment, en Abitibi, il a découvert le hip-hop en écoutant les chansons engagées de Muzion et comment il a eu l'impression, même si ça parlait de la diaspora haïtienne de Montréal, que ça parlait aussi de lui. «J'ai grandi sur une réserve indienne et on a quasiment les mêmes préjugés. On a été exclus de la même façon.»

La distance qui sépare Montréal-Nord et un village en région rétrécit de la même façon lorsqu'on suit Christine Dubé, jeune mère de famille de Saint-Modeste, près de Rivière-du-Loup, invitée à passer une journée avec Daphney Mirand, jeune mère elle aussi. On réalise que, malgré les cinq heures de route qui les séparent, Montréal-Nord et Saint-Modeste ne sont pas aussi éloignés l'un de l'autre qu'on l'imagine. Entre la vie de quartier et la vie de village, il y a bien des points communs. Les gens se connaissent et s'entraident de la même façon.

Même constat pour Hicham Khanafer, Montréalais qui a grandi au Congo et qui a eu droit à une visite guidée des ruelles du quartier et de la mémoire qu'elles portent. Il a eu l'impression de replonger dans les ruelles animées de son enfance.

«Je suis arrivé ici avec un certain lot, peut-être, de préjugés, a dit Hicham, le soir de la première. Je vous ai vus. J'ai discuté avec vous. Et j'ai compris tout de suite aussi que les préjugés, ça se déconstruit de la même façon que ça se construit.»

C'est bien la beauté de la chose.




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