Les héritiers de #metoo

Les journalistes du New York Times Jodi Kantor... (PHOTO HIROKO MASUIKE, THE NEW YORK TIMES)

Agrandir

Les journalistes du New York Times Jodi Kantor et Megan Twohey ont remporté un prix Pulitzer pour leurs reportages sur le harcèlement sexuel que subissent des femmes à Hollywood et ailleurs.

PHOTO HIROKO MASUIKE, THE NEW YORK TIMES

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

«Ça peut sembler étrange, mais deux des personnes les plus proches de nous dans le monde n'ont aucune idée qui est Harvey Weinstein et elles ne savent rien de nos reportages sur lui.»

C'est en pensant à leurs filles, Mira et Violet, que les journalistes du New York Times Jodi Kantor et Megan Twohey, lauréates d'un prix Pulitzer, ont prononcé un émouvant discours devant leurs collègues, lundi. La plus haute récompense en journalisme aux États-Unis leur a été remise à toutes les deux, ainsi qu'à Ronan Farrow, du New Yorker, pour leurs reportages sur le harcèlement sexuel que subissent des femmes à Hollywood et ailleurs.

Des reportages qui ont donné un élan au mouvement #metoo, libéré la parole de femmes, éveillé des consciences et fait tomber des hommes de pouvoir.

Ça, leurs filles ne le savent pas encore. Lorsque l'enquête du New York Times a commencé, Mira, la fille de la journaliste Megan Twohey, était un bébé de 12 livres et sa mère était en congé de maternité. Quant à Violet, la fille cadette de Jodi Kantor, elle avait un an et demi. Un âge où elle apprenait à glisser au parc et trouvait si amusant de pianoter sur le téléphone de sa mère qu'un jour elle a accidentellement lancé une conversation Facetime avec l'actrice Ashley Judd - l'une des premières femmes à avoir osé dénoncer publiquement le producteur hollywoodien Harvey Weinstein. Oups!

Un jour, lorsque Mira et Violet seront assez grandes pour saisir toute l'injustice, la souffrance et l'humiliation qui se dégagent de cette grande enquête, il faudra leur en raconter l'histoire. C'est ce que les deux journalistes se sont promis de faire.

«La partie la plus facile sera de leur parler des femmes qui se sont manifestées, parce que ces femmes seront déjà inscrites dans les livres d'histoire», a dit Megan Twohey, au cours de ce même discours.

«Leur nom n'est pas synonyme d'humiliation ou de victimisation, mais de courage, de vérité et d'optimisme.»

Ces femmes qui ont parlé auraient eu des raisons bien légitimes de garder le silence, a souligné Jodi Kantor. «Au lieu de cela, elles ont fait un acte de foi et nous ont raconté leurs histoires et, par conséquent, tous nos enfants en bénéficieront.»

En lisant l'inspirant discours des deux journalistes, j'ai pensé qu'on n'avait pas fini de mesurer l'héritage de leur enquête et de celle de Ronan Farrow. Leur travail journalistique a eu l'effet d'un véritable détonateur aux États-Unis et ailleurs. Chez nous, le mouvement #moiaussi a nourri d'autres enquêtes journalistiques et libéré la parole de nombreuses femmes.

Il a aussi eu des effets moins audibles mais non moins importants, apprenait-on encore ce week-end. Dans la foulée de #moiaussi, on a noté une hausse importante du nombre de dénonciations d'agressions sexuelles chez les enfants, révélait La Presse canadienne. La ligne téléphonique de la Fondation Marie-Vincent, qui offre des services aux enfants et aux adolescents victimes de violence sexuelle, n'a pas dérougi cet automne. En prenant la parole, les femmes ont brisé un tabou et tracé la voie pour les plus jeunes. Leur courage a été contagieux.

***

Lorsqu'elles raconteront leur enquête à leurs petites filles devenues grandes, Jodi Kantor et Megan Twohey leur diront que ces histoires de harcèlement et d'agressions sexuelles qui se répètent sont beaucoup plus que des histoires individuelles d'actrices célèbres mises bout à bout.

«Nous voulons que nos filles comprennent que ce travail ne porte pas sur la célébrité, ni même sur des prédateurs individuels, mais sur la découverte par notre équipe de ce qui semble maintenant être un système complet réduisant au silence les femmes et effaçant leurs expériences», a dit Jodi Kantor.

Elles auront bien raison d'insister là-dessus. Car c'est là tout l'intérêt de leur enquête. Et c'est ce qui explique sa portée extraordinaire.

On ne parle pas de faits divers, mais de troublants faits de société enfin sortis de l'invisibilité.

Les deux journalistes demeurent incertaines quant à l'issue de toute cette affaire. C'est la partie la plus importante de l'histoire. Leur véritable héritage... Dans 15 ou 20 ans, quand elles parleront à leurs filles des abus qu'elles ont décrits à l'automne 2017, quelle résonance cela aura-t-il pour elles? Diront-elles que plus ça change, plus c'est pareil? Ou seront-elles choquées par ce qui leur semblera appartenir à une époque révolue?

Demanderont-elles : «Maman, comme a-t-on pu permettre à une telle chose de se produire? Tu étais vraiment là quand les choses ont changé?»

«La réponse à cette question ne nous appartient pas, a dit Jodi Kantor. Elle appartient au reste du monde maintenant. La seule chose que nous puissions faire toutes les deux avec cette équipe, c'est de continuer à faire des reportages. Et c'est exactement ce que nous avons l'intention de faire.»

Bravo et merci, mesdames.




À découvrir sur LaPresse.ca

la boite:1600127:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

la boite:219:box
image title
Fermer