Histoires montréalaises

Le boxeur aveugle d'Hochelaga- Maisonneuve

Quand il a emménagé avenue Letourneux, Yves Tougas a... (PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE)

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Quand il a emménagé avenue Letourneux, Yves Tougas a fait appel à une intervenante en orientation et mobilité de l'Institut Nazareth et Louis-Braille pour s'assurer de pouvoir retrouver son appartement.

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Montréal fête ses 375 ans. On pense tout connaître d'elle, et pourtant... Tous les mercredis, découvrez les récits de nos chroniqueurs partis sillonner les rues de l'île à la recherche d'histoires surprenantes et inédites.

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Massothérapeute sportif au centre d'entraînement physique Pro Gym, rue Hochelaga, Yves Tougas a perdu la vue à 18 ans.

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Lors de leur rencontre, Yves Tougas et notre chroniqueuse se sont arrêtés au Hoche Café.

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Yves Tougas habite au pied du Stade olympique, dans Hochelaga-Maisonneuve. Un quartier qu'il connaît par coeur, même s'il ne le voit pas. Il a perdu la vue à 18 ans. Il en a 37 aujourd'hui.

Du quartier, il n'a comme seul souvenir un lointain match des Expos. Une sortie scolaire alors qu'il avait 14 ans. C'était quatre ans avant que son univers s'écroule.

« Je me souviens du Stade. Mais c'est vague... » Avec le temps, toutes les images de sa vie « d'avant » sont de plus en plus floues. Même ses rêves sont flous. Ce qui ne l'empêche pas de rêver.

Quand le diagnostic est tombé, Yves habitait à Bedford, village de 3000 habitants dans les Cantons-de-l'Est. Il suivait une formation de deux ans pour devenir machiniste. Il travaillait dans une ferme et à l'épicerie du village. Il avait une voiture. Il aimait jouer au hockey et au baseball.

À la fin de sa première année de formation, il a commencé à avoir de sérieux problèmes de vision. Il a consulté. Après une multitude de tests, un diagnostic sans appel : neuropathie optique de Leber, une maladie rare qui s'attaque au nerf optique. « Tranquillement pas vite, tu vas perdre la vue. C'est irréversible », lui a-t-on dit.

Atterré, Yves a étiré sa vie de « voyant » le plus possible. Six mois plus tard, il ne voyait plus. « J'ai donné les clés de ma voiture à mon père. C'était fini. »

Du jour au lendemain, il a perdu tous ses repères. Il a perdu son autonomie. Il devait mettre une croix sur le métier de machiniste. Il ne pouvait plus travailler à l'épicerie ni à la ferme. Il ne pouvait plus conduire. Fini le hockey. Fini le baseball. « Je ne pouvais même plus marcher tout seul. Je ne tripais pas ben, ben... »

Pour pouvoir continuer à marcher malgré tout, il a choisi de quitter son village pour la ville. Comme un réfugié, il a dû faire le deuil de sa vie d'avant et recommencer à zéro. Trouver les clés de sa nouvelle vie. S'y accrocher. Apprendre un nouvel alphabet à l'Institut Nazareth et Louis-Braille. S'entraîner comme un fou pour se sentir vivant. Apprendre à se déplacer avec une canne blanche. Réorienter sa vie professionnelle. Réapprendre à aimer la vie.

S'il aime tant Montréal, c'est que la ville lui a rendu son autonomie.

«Ici, je peux tout faire tout seul. À la campagne, il n'y a pas autant de possibilités.»

Yves Tougas

***

J'ai demandé à Yves de me montrer « son » Hochelaga-Maisonneuve. Celui qu'il voit sans voir. Celui qu'il sent, entend, goûte, aime. Celui où il travaille - il est massothérapeute sportif au centre d'entraînement physique Pro Gym, rue Hochelaga.

« Tiens-moi par le bras », a-t-il dit, en descendant l'avenue Letourneux, sa canne blanche à la main. « Tu dois marcher un pas devant moi. »

Je devais le guider. Mais en vérité, c'était lui, le guide. J'ai vite réalisé que cet homme a une carte de la ville dans sa tête, plus sophistiquée que le plus précis des GPS. Il connaît chaque fissure de trottoir, chaque arbre trop penché...

Il y a des trucs qui sont instinctifs. D'autres qu'il a dû apprendre. Quand il a emménagé avenue Letourneux, il a fait appel à une intervenante en orientation et mobilité de l'Institut Nazareth et Louis-Braille pour s'assurer de pouvoir retrouver son appartement. « De chez moi au gym, ça allait. Mais du gym à chez moi, pour trouver la bonne porte, c'était plus difficile. Je me trompais parfois au début ! »

Il reconnaît les voisins au son de leur voix et les salue quand il les croise. Il y a cette dame qui promène son chien tous les matins. Il ne connaît pas son nom. Mais il la salue et se penche pour flatter son chien.

Il sait au son quand le feu est vert, à l'angle de l'avenue Hochelaga. Il sait qu'il y a deux marches un peu inégales devant le dépanneur. Il entend bien des choses que le commun des passants n'entend pas. « Là, on est devant la ruelle...

 - Comment tu le sais ?

 - Le son est différent. »

À l'angle de l'avenue Letourneux et de la rue de Rouen, il m'avertit. « Tu vas voir, ici, je ne sais pas ce qu'il y a, mais ça sent bon. » Et pour cause. Devant nous, le siège social d'Épices de Cru d'Ethné et Philippe de Vienne, les marchands d'épices bien connus du marché Jean-Talon.

«Le quartier change beaucoup, et c'est pour le mieux. Il y a 15 ans, Hochelaga-Maisonneuve n'avait pas la réputation la plus belle au monde.»

Yves Tougas

Yves est un amateur de gastronomie. Avec son ami Maksim Morin, chef au restaurant Le chien fumant, il est l'un des protagonistes d'Yves et Maks sur la route, une série documentaire du réseau pour non-voyants AMI-Télé qui raconte leur périple gastronomique dans différentes villes d'Amérique du Nord.

Pour le fin gourmet en lui, Hochelaga-Maisonneuve a de plus en plus de bonnes adresses. Nous avons fait un arrêt au Hoche Café, à l'angle d'Ontario, où Yves a ses habitudes. Un peu plus loin, en longeant toujours la rue Ontario vers l'ouest, il adore la Boucherie Beau-Bien et son propriétaire, Daniel Malo, alias « le gros Dan ». Il aime aussi se poser sur la terrasse du restaurant Valois ou à la rôtisserie portugaise Piri Piri. Il aime goûter à tout et discuter avec les gens.

« Il y a toutes sortes de monde à Montréal. Ça ouvre l'esprit. »

***

« Yves, c'est un exemple. Il montre que quand tu veux, tu peux. »

Dans le ring où Yves vient de monter après avoir enfilé ses gants de boxe, Hasni Khalfi, entraîneur en arts martiaux mixtes chez Pro Gym, ne tarit pas d'éloges pour le boxeur atypique qu'il a devant lui.

« Pourquoi je n'essaierais pas la boxe ? » C'est Yves qui a lancé l'idée l'an dernier dans le gymnase où il s'entraîne cinq jours par semaine.

Et pourquoi pas ? Dans son Algérie natale, Hasni avait déjà été l'entraîneur d'un judoka non voyant de l'équipe olympique. « Yves, c'est un cas spécial. Il est plus fort que bien des gars ! »

Josianne, la blonde d'Yves, qui a aussi attrapé le virus de la boxe après avoir vu son amoureux tenter l'expérience, renchérit, le regard fier. « Je l'admire. »

Yves avait 22 ans quand ils se sont rencontrés. Josianne travaillait avec une de ses soeurs. Le soir de leur première rencontre, il lui a demandé son numéro. « J'étais sûre qu'il ne s'en rappellerait pas le lendemain ! » C'était sous-estimer sa mémoire phénoménale. En plus d'une carte de Montréal, Yves a dans sa tête un annuaire téléphonique auquel s'ajoutent jour après jour les numéros de ses nouveaux clients.

« Rien ne l'arrête. Il est vraiment inspirant », dit Josianne.

***

De temps en temps, Yves est invité à rencontrer des jeunes dans des écoles secondaires. Il l'a fait à l'école secondaire Eulalie-Durocher, rue Hochelaga, juste à côté de son travail. Il l'a fait encore dans une école de Montréal-Nord, la semaine dernière, à la demande d'un professeur d'éducation physique avec qui il s'est lié d'amitié chez Pro Gym.

« Je ne suis pas ici pour faire la morale, leur dit-il. Je ne suis pas ici pour vous donner des conseils. Je veux juste vous raconter ce qui m'est arrivé quand j'avais votre âge. »

«Je veux juste vous dire que lorsqu'une porte se ferme, il y a d'autres portes que vous pouvez défoncer.»

Yves Tougas

Pendant une heure, les jeunes sont suspendus à ses lèvres. Ils ont chacun leurs problèmes, leurs espoirs et leurs défis. Aucun n'a vécu ce que cet homme a vécu. Mais plusieurs peuvent s'identifier à ce grand gars qui raconte comment il a vu son monde s'écrouler à 18 ans. Comment il a travaillé fort pour le rebâtir. Comment il s'est relevé d'une dépression. Comment il a trouvé son salut par le sport. Comment, un jour, au pied d'un stade qu'il ne voyait plus, il a repris goût à la vie.

Quand ils l'appellent « Monsieur » et lui parlent avec admiration de tout ce qu'il a accompli, Yves en est gêné. « Je ne fais que vivre ma vie ! »

Il ne veut pas qu'on le prenne en pitié. Il ne veut pas qu'on le prenne pour un héros non plus. Il vit sa vie, c'est vrai. Et sans le savoir, il nous rappelle que dans cette ville de tous les possibles qu'est Montréal, on peut devenir un boxeur même après que la vie nous a mis K.-O.




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