Le virage démagogique de Lisée

Alors qu'il critiquait autrefois l'approche française, Jean-François Lisée... (Photo David Boily, Archives La Presse)

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Alors qu'il critiquait autrefois l'approche française, Jean-François Lisée se dit désormais ouvert à l'interdiction de la burqa et du niqab dans l'espace public pour des raisons de sécurité, écrit Rima Elkouri.

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Dépolitiser le débat sur le seuil d'immigration en le confiant au Vérificateur général. C'est une des propositions du candidat à la direction du Parti québécois Jean-François Lisée. Une suggestion intéressante, qui aurait le mérite de nous sortir de la vaine politique partisane dans laquelle s'enlise tout débat sur l'immigration.

En voyant le virage démagogique pris par Jean-François Lisée lui-même ces derniers temps, on se dit qu'il n'y a pas que la question du seuil d'immigration qui devrait être dépolitisée. De toute évidence, la portée de cette proposition mériterait d'être étendue à des pans importants du débat sur la laïcité et le vivre-ensemble.

Après avoir associé de façon grossière Alexandre Cloutier au prédicateur controversé Adil Charkaoui (auquel il n'est nullement associé), Jean-François Lisée a refusé de s'excuser ou de revenir sur ses propos lancés vendredi dans les médias sociaux. « Je ne demande pas d'excuses, je n'en offre pas. Je tourne la page », a-t-il déclaré dimanche.

Le message grossier a été effacé. Mais page tournée ou pas, dans l'esprit de plusieurs, le sceau d'infamie collé à son rival est resté.

Qu'un animateur de radio poubelle ou un chroniqueur populiste emploie de tels raccourcis, c'est dans l'ordre des choses. C'est toujours dommage et irresponsable, mais cela n'a malheureusement rien d'étonnant. Qu'un intellectuel, qui prétend être le Bernie Sanders du Québec, « trend-setter » autoproclamé de la laïcité dans les pages du New York Times à une autre époque, emprunte cette voie, c'est beaucoup plus inquiétant.

***

Ce n'est pas la première fois que Jean-François Lisée retourne sa veste dans le débat sur la laïcité et le port de signes religieux. En 2007, dans son livre Nous (Boréal), publié en pleine commission Bouchard-Taylor, il disait au sujet du voile musulman qu'il s'y était « habitué » et que « ce qu'on met sur sa tête ne devrait pas soulever l'ire nationale ». « On a plus urgent », écrivait-il.

Il disait aussi à l'époque que seuls les vêtements qui couvrent le visage comme la burqa ou le niqab devraient être interdits dans les rapports avec les établissements publics. Il nous mettait en garde contre la tentation populiste, qui, selon lui, était une façon « malsaine », tout autant que le déni élitiste, de répondre au malaise du « Nous » majoritaire. Il critiquait Mario Dumont par rapport à l'immigration, le qualifiant de « mauvais leader » qui « se saisit d'un événement d'actualité ou d'un motif de mécontentement pour l'enfourcher sans se soucier du dommage causé ou de sa capacité à conduire la société vers un équilibre nouveau, plus satisfaisant, au sortir de la crise qu'il a provoquée en exacerbant le malaise ».

Six ans plus tard, le même Jean-François Lisée faisait un virage à 180 degrés, défendant avec vigueur la charte de son collègue Bernard Drainville.

Il parlait de l'interdiction des signes religieux dans la fonction publique comme d'une priorité. Il ne semblait plus habitué du tout au voile auquel il s'était autrefois habitué. Et ce qui aurait pu sembler « malsain » en 2007 aux yeux de l'essayiste l'était désormais beaucoup moins dans l'oeil du politicien.

Après la défaite de 2014, nouveau revirement. Constatant que la fameuse charte avait braqué contre le Parti québécois beaucoup de jeunes et de souverainistes, Jean-François Lisée critiquait la façon dont le gouvernement Marois avait lui-même « empoisonné » le débat sur la laïcité avec son projet de charte qu'il avait pourtant défendu. Il disait qu'il aurait voté contre une charte des valeurs non modifiée - une charte qui n'aurait pas inclus une clause de droits acquis pour les employés de l'État déjà en poste. Sur la question des signes religieux, le PQ avait « raison sur le fond, mais pas sur la forme », disait-il.

***

En 2016, à l'occasion de la course à la direction du PQ, Jean-François Lisée revient donc sur le sujet avec le même fond, mais une nouvelle forme, constate-t-on. Une forme plus démagogique encore. Au nom de la laïcité et de la sécurité, le candidat Lisée n'hésite pas à faire ce qu'il reprochait jadis à Mario Dumont : se saisir d'un événement d'actualité ou d'un motif de mécontentement pour l'enfourcher sans se soucier du dommage causé ou de sa capacité à trouver une solution. Burkini, niqab, burqa, Charkaoui, alouette...

Ainsi donc, alors qu'il critiquait autrefois l'approche française, le député de Rosemont se dit désormais ouvert à l'interdiction de la burqa et du niqab dans l'espace public pour des raisons de sécurité - ce qui voudrait dire, logiquement, qu'il faudrait aussi interdire les manteaux d'hiver et les déguisements de fantôme à l'Halloween.

Questionné au sujet de sa volte-face par mon collègue Martin Croteau, Jean-François Lisée a dit qu'il ne cachait pas que sa pensée avait évolué à la lumière du discours public des dernières années. Il n'y a que les fous qui ne changent pas d'idée, c'est vrai. Mais quand un intellectuel, considéré comme un brillant stratège, choisit de façon aussi spectaculaire la voie de la démagogie, j'ai beaucoup de mal à n'y voir qu'une simple évolution de sa pensée. J'y vois la même réponse malsaine qu'il condamnait lui-même autrefois.

Je ne dis pas que le port des signes religieux dans notre société ne devrait faire l'objet d'aucun débat. La question a été analysée en long et en large par la commission Bouchard-Taylor. Des recommandations pertinentes ont été trouvées. Il ne reste plus qu'au gouvernement libéral à trouver le courage de les mettre en oeuvre.

Je ne dis pas non plus qu'il est intolérant de soulever ces questions. Mais tout est dans la manière de le faire.

La politique poubelle, qui ne fait que flatter les gens dans le sens de leurs peurs ou de leurs préjugés pour gagner des votes, non merci. Quand on veut débattre de sujets aussi complexes, il importe de le faire dans une perspective de bien commun, en évitant les raccourcis grossiers.

Les faux débats, enfourchés par simple calcul stratégique, ont de vraies conséquences qui vont bien au-delà du cercle politique. On n'est pas dans un jeu de Battleship dont on ramasse les pions à la fin de la partie. En tentant de faire mousser une campagne sur le dos de minorités, on risque surtout de faire mousser le cynisme, le ressentiment et le sentiment d'exclusion, ce qui fait encore et toujours le jeu des intégristes.

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