Jeannette ne veut pas savoir

«J'avais bien essayé de faire de mon mieux... (Photo André Tremblay, archives La Presse)

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«J'avais bien essayé de faire de mon mieux durant cette épreuve de survie en forêt. Le résultat n'en était pas moins navrant», écrit Rima Elkouri.

Photo André Tremblay, archives La Presse

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«Un camp d'été de Jeannette, ça te dirait?»

Ce n'était pas une vraie question. C'était un ordre déguisé en suggestion. Ma mère avait déjà décidé que ce serait une expérience formidable.

J'avais 11 ans et très peu d'intérêt pour ce genre d'activités en pleine nature qui fait rêver d'autres enfants. Je n'étais jamais allée dans un camp. Et je n'avais aucune envie d'y aller.

Ma mère gardait elle-même un excellent souvenir d'un camp de jeannettes où elle avait eu la chance d'aller dans sa Syrie natale. C'était dans un lieu de villégiature en banlieue de Damas dans les années 50. Un endroit idyllique dont elle était nostalgique. Que ce soit en Mauricie ou en Syrie, peu importe, l'esprit scout est le même partout, se disait-elle. Ce serait une belle expérience qui me permettrait de devenir cette fille intrépide qui court dans les bois et aide son prochain en chantant... «Tu vas voir, tu vas t'amuser», avait-elle prédit.

S'amuser, tu parles... Je ne sais pas ce que faisaient les scouts syriens. Mais je peux vous dire que tisser mon propre lit avec de la corde en utilisant des branches comme armature n'est pas exactement ma définition de l'amusement. S'y coucher, encore moins.

J'aurais aimé pouvoir évoquer une semaine de rêve où j'aurais découvert l'euphorie de la communion avec la nature, les joies de la survie en forêt et l'art de déjouer les ours. Mes souvenirs sont moins glorieux. Quand je repense à ce camp dit «indien» - c'était le thème de la semaine -, je me revois roulée en boule sur cet amas de corde censé former un lit. Il y avait ce nuage de maringouins. Il y avait l'humidité de mon sac de couchage qui avait trempé dans la boue. Nous n'avions pas de tente. Bref, c'était le gros luxe.

Je me souviens que nous avions marché de longues heures en forêt vers le lieu de notre campement. Alors que mes camarades, visiblement plus douées que moi pour les noeuds et le tissage, dormaient à poings fermés après cette expédition éreintante en forêt, je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit. Je me sentais aussi à l'aise qu'un faux fakir sur un vrai lit de clous. Au moindre bruissement, j'imaginais le pire. Un renard? Un ours? Je repensais à la prédiction de ma mère: «Tu vas t'amuser».

«De notre mieux»... C'est la devise des jeannettes. J'avais bien essayé de faire de mon mieux durant cette épreuve de survie en forêt. Le résultat n'en était pas moins navrant. Je ne maîtrisais pas l'art du noeud. Mon lit était une catastrophe en corde. Baden-Powell devait se retourner dans sa tombe.

Je connaissais les lois des jeannettes, surlignées en jaune dans mon carnet: Jeannette est propre, Jeannette est vraie, Jeannette est active, Jeannette est joyeuse, Jeannette est l'amie de l'autre... Mais cette nuit-là, pour tout dire, Jeannette en avait plein son casque. Jeannette ne désirait qu'une seule chose: rentrer à la maison.

De ce camp qui était un peu moins formidable que ce que l'on m'avait fait miroiter, je garde tout de même un bon souvenir: celui d'un pot jaune et rouge de tartinade au caramel Grenache. Pour moi qui ai grandi dans un foyer d'immigrants ignorant tout du Map-O-Spread et de ses produits dérivés, la chose semblait aussi délicieuse qu'exotique. Dès mon retour à la maison, j'avais convaincu ma mère d'en acheter. L'achat devait toutefois se faire à l'insu de mon père, qui maudissait avec véhémence tout produit contenant des colorants et autres produits artificiels.

C'est durant ce camp d'été que j'ai reçu mon «totem». «Edelweiss ouvert». On m'avait expliqué que l'edelweiss était une fleur de montagne à mon image. Sauvage et capable de s'épanouir dans l'adversité.

L'ouverture était la qualité que je devais m'efforcer d'acquérir le plus tôt possible. Devant mes piètres talents pour la survie en forêt, mes moniteurs avaient sans doute remarqué que je n'étais pas ouverte à grand-chose, mis à part la tartinade au caramel...

Le camp n'a duré qu'une semaine. Mais c'était sans contredit la semaine la plus longue de l'été 1985. Quand mes parents sont venus me chercher, je n'avais pas vraiment l'air d'une fleur de montagne qui s'épanouit dans l'adversité. J'ai poussé un soupir de soulagement en montant dans la Chevrolet Caprice qui allait me délivrer de mon supplice et me ramener à Montréal. «Tu faisais pitié», se rappelle ma mère en riant.

Baden-Powell m'avait perdue à tout jamais. Je n'ai plus jamais remis les pieds dans un camp.

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