Soir de haine à Charleston

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Un jeune homme blanc dans une église noire, un soir de juin à Charleston. Armé. La tête emplie de haine.

Dans l'église, des fidèles prient. Et puis, soudain, ils ne prient plus. Neuf d'entre eux, tous noirs, sont assassinés. Abattus dans cette église où leurs ancêtres avaient résisté à l'esclavage. Une église transformée en scène de crime raciste deux siècles plus tard.

La tragédie de ce soir de haine à Charleston rappelle de façon cruelle que le rêve de Martin Luther King, qui avait déjà pris la parole dans cette église mythique, reste inachevé. Après l'esclavage et la ségrégation, après Rosa Parks et Barack Obama, on aimerait croire que le racisme aux États-Unis n'appartient plus qu'aux livres d'histoire. On aimerait croire que la source de la haine s'est tarie. On aimerait croire qu'un Noir ne peut plus mourir juste parce qu'il est noir. On aimerait croire que tous savent qu'ils doivent apprendre à vivre ensemble comme des frères, sans quoi ils mourront ensemble comme des imbéciles. Il n'en est rien.

«Je dois le faire. Vous violez nos femmes et vous prenez notre pays. Vous devez partir», aurait dit le tireur en rechargeant son arme. Pourquoi tant de haine? Sur la page Facebook du jeune homme, quelques indices. On le voit portant une veste arborant les drapeaux des régimes d'apartheid de l'Afrique du Sud et de la Rhodésie (aujourd'hui le Zimbabwe). Deux régimes racistes admirés par les suprémacistes blancs américains.

Ce que ce jeune homme de 21 ans ignore sans doute, c'est qu'il y a de tristes parallèles entre les États-Unis d'aujourd'hui et ces régimes. Le taux d'incarcération des Noirs américains est six fois plus élevé que celui des Noirs en Afrique du Sud sous l'apartheid. Un foyer blanc gagne 70% de plus qu'un foyer noir, un écart plus grand encore que sous l'apartheid.

Si on compare le sort des Afro-Américains d'aujourd'hui avec celui de leurs ancêtres, le portrait n'est pas plus encourageant. Il y a plus d'Afro-Américains en prison que d'esclaves en 1850. Dans les États du Sud, la peine de mort, qui vise le plus souvent des gens pauvres issus de minorités, est un héritage de l'esclavage et de la ségrégation.

«On aimerait croire que la source de la haine s'est tarie. On aimerait croire qu'un Noir ne peut plus mourir juste parce qu'il est noir.»


«L'esclavage n'a jamais été aboli dans ce pays. Il est simplement passé du privé au public», m'a déjà dit une ancienne militante du mouvement des droits civiques rencontrée au Texas dans le cadre d'un reportage sur la peine de mort. Pour elle qui avait milité contre la ségrégation dans les années 60, la peine capitale n'était rien d'autre que du «lynchage légal».

On aurait tort de voir dans le drame de Charleston un simple «fait divers» ou le geste isolé d'un fou armé. La toile de fond de la tragédie est celle d'un pays profondément inégalitaire qui, tout en étant incapable d'amorcer une véritable réflexion sur la culture des armes à feu, peine à se débarrasser de ses démons racistes. Voilà un pays où un homme noir est tué par la police toutes les 28 heures. Un pays où une succession de bavures policières terribles commises contre des Noirs non armés ravive les tensions raciales. Un pays où subsistent quelque 800 mouvements extrémistes haineux, dont 115 suprémacistes et 72 affiliés au Ku Klux Klan. Un pays où la majorité des victimes de crimes racistes répertoriés par le FBI sont des Noirs, coupables d'être noirs.

Hier soir, à Charleston, ce pays pleurait en se demandant où était passée l'Amérique égalitaire qu'on lui promettait. L'Amérique du I have a dream de Martin Luther King et de tous les possibles de Barack Obama.

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