Ne les oublions pas

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Six ans après l'affaire Shafia, les signalements pour violence basée sur l'honneur (VBH) sont en augmentation à Montréal. En 2014, plus d'une trentaine ont été retenus pour évaluation par la Directrice de la protection de la jeunesse francophone qui, de concert avec la DPJ anglophone, a révisé de fond en comble ses pratiques en la matière.

Cela fait 30 signalements sur 3900 à la DPJ francophone. Et 8 dossiers présentement ouverts sur plus 1000 du côté anglophone. Certains diront que c'est relativement peu. Ils diront que l'on fait beaucoup de bruit autour de ces cas marginaux et extrêmes. Je suis plutôt d'avis que l'on aurait intérêt à faire plus de bruit encore. Dans l'espoir qu'une tragédie aussi horrible que celle des Shafia ne se reproduise plus.

«Quatre femmes sont mortes parce que le système n'était pas du tout prêt à faire face à cette problématique», rappelle Maud Pontel, coordonnatrice du Bouclier d'Athéna, qui présentait cette semaine un colloque fort éclairant sur ce sujet encore tabou et méconnu. L'occasion de faire le point sur les leçons tirées de l'affaire Shafia et sur tout ce qui reste encore à faire.

***

Rien ne peut ramener à la vie Zainab, Sahar, Geeti et leur tante Rona. Le 30 juin 2009, ces Montréalaises d'origine afghane ont été assassinées. Sacrifiées au nom de l'honneur.

Le quadruple meurtre a agi comme un électrochoc pour les services sociaux du Québec. «Personne ne pouvait imaginer qu'un tel drame puisse se produire chez nous. Il y avait un manque de connaissance», reconnaît Suzanne Dessureault, directrice adjointe de la DPJ francophone.

Les deux DPJ de Montréal, qui, malgré des appels à l'aide, ont été incapables d'agir à temps, étaient atterrées. Le crime odieux mettait en lumière un échec tragique.

«On s'est dit: il faut faire quelque chose, il faut ajuster nos pratiques. Il faut mieux comprendre pour pouvoir mieux dépister. Pour pouvoir protéger et pour pouvoir aider», dit Suzanne Dessureault.

En 2013, l'avis du Conseil du statut de la femme enfonçait le clou en identifiant d'importantes lacunes dans le filet de protection de la DPJ. Si on parle souvent des rapports abandonnés sur une tablette, ce ne fut pas le cas ici. Les centres jeunesse anglophone et francophone ont poursuivi avec sérieux la réflexion amorcée à la suite de l'affaire Shafia. Des outils de détection et d'intervention ont été développés en collaboration avec le Bouclier d'Athéna, qui fait un travail précieux en 17 langues auprès de femmes victimes de violence. Une grille d'indicateurs de risque de VBH a été établie. Un guide d'évaluation et d'intervention, élaboré par les centres jeunesse Batshaw (DPJ anglophone), a été traduit et adapté pour les intervenants du centre jeunesse de Montréal.

Bref, des pas de géant ont été faits. Depuis juin 2014, tous les intervenants de la DPJ ont reçu une formation au sujet de la VBH. Et pour la première fois, la DPJ s'est mise à recenser de façon systématique les cas de violence basée sur l'honneur.

«Je le vois comme un exercice de feu. On espère toujours qu'il n'y aura jamais de feu. Dans les faits, c'est rare qu'il y en ait. Mais si ça arrive, on veut être prêt», me dit Malak Kamel, agente de planification et de recherche aux centres jeunesse Batshaw.

***

Je reviens aux 30 signalements dont je parlais au début de cette chronique. Ces chiffres ne disent pas tout. Comme la notion de «violence basée sur l'honneur» n'existe pas dans la Loi sur la protection de la jeunesse, il est difficile d'obtenir un portrait juste de la situation.

Entre 2010 et 2012, huit cas ont pu être recensés par la DPJ (secteur francophone). En 2013, on en comptait sept. Mais ces données fragmentaires sont forcément incomplètes. L'augmentation perçue du nombre de signalements ne veut pas nécessairement dire qu'il y a plus de cas. C'est peut-être simplement qu'on les détecte mieux. Chose certaine, il ne s'agit ici que la pointe de l'iceberg. Car on sait que, comme pour les cas d'agressions sexuelles, le silence est lourd et difficile à briser.

De quoi parle-t-on exactement? On parle de situations en apparence parfois anodine qui peuvent, dans de rares cas, se révéler très graves. Une adolescente issue d'une famille où le schéma patriarcal (homme dominant/femme soumise) est très fort. Elle a un amoureux. Ses parents sont furieux. Ils tentent d'exercer un contrôle sur la sexualité de leur fille. Ils la surveillent. L'adolescente se sent menacée. Elle en glisse un mot à l'école. La DPJ est alertée.

Évidemment, tous les cas de filles d'immigrants éprises de liberté au grand dam de leurs parents ne sont pas des cas de VBH. Quand une adolescente dit que son père va la «tuer», c'est le plus souvent juste une façon de parler... Il faut faire du cas par cas, rappelle Suzanne Dessureault. «On sait qu'on peut faire parfois plus de tort que de bien quand on intervient dans une situation où il n'y a pas lieu de le faire. On est très aux aguets pour éviter la stigmatisation et ne pas appliquer de recettes.»

Ne pas échapper des cas. Ne pas en voir là où il n'y en a pas. On comprend que l'intervention est ici tout aussi complexe que délicate.

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Je disais d'emblée que l'on a intérêt à parler encore davantage de VBH. Car ce qui n'est pas nommé ne peut être changé.

J'ajouterais ici une nuance importante. Plus de bruit, oui. Mais moins de tapage. Il va de soi que les clichés dépeignant des communautés entières comme des «barbares» ne nous avancent en rien. La violence basée sur l'honneur n'est pas l'apanage d'une seule culture ni d'une seule religion. Et au sein même des minorités culturelles touchées par ces types de violence, nombreux sont ceux qui travaillent fort pour faire changer les mentalités. Se dire en haussant les épaules que c'est «leur» culture ou les sommer de retourner dans leur pays ne leur rend pas justice.

Ces filles qui voient leur vie brisée sont aussi nos filles. Elles ont le droit au même respect et à la même dignité que tous les autres citoyens. Elles ont le droit à la même protection. Une protection que Zainab, Sahar, Geeti et Rona, noyées un jour d'été pour avoir simplement voulu être libres, n'ont pas pu avoir. Ne les oublions pas.

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