Deux manifs, deux mesures

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Je demandais la semaine dernière quelles leçons nous avions tirées du printemps étudiant 2012. C'était juste après qu'une manifestante eut été blessée au visage par un tir de gaz irritant d'un policier, à Québec.

Loin de s'inquiéter devant tant de brutalité policière, le réflexe premier de plusieurs lecteurs fut le même que celui du maire Régis Labeaume (qui s'est par la suite ravisé): blâmer la manifestante. Que faisait-elle là? Pourquoi participait-elle à cette manifestation de «voyous» ?

On peut ne pas apprécier le discours des étudiants qui descendent dans la rue. On peut trouver que leurs revendications vont dans tous les sens. On peut trouver leur stratégie bancale. On peut trouver leur refus de donner leur itinéraire malavisé. On peut déplorer le fait que leur condamnation de la violence soit à géométrie variable - l'Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) dénonce la violence policière et la «violence médiatique», mais refuse de dénoncer les actes violents qui auraient été commis par des manifestants contre l'ancien exécutif de l'ASSÉ.

Bref, on peut leur reprocher bien des choses. Mais ce n'est pas une raison pour tolérer le profilage politique dont ils font l'objet.

Qu'entend-on par «profilage politique» ? C'est la tendance à réprimer (souvent de façon disproportionnée) une manifestation en fonction des allégeances politiques réelles ou présumées de ceux qui y participent. «Selon l'hypothèse du profilage politique, un mouvement ou une manifestation aura d'autant plus de risques d'être réprimé brutalement si la police l'identifie à une frange extrémiste du spectre politique (en particulier à l'extrême gauche) ou à une cause radicale», écrit à ce sujet le professeur de science politique Francis Dupuis-Déri*.

On pourrait faire un parallèle avec le profilage racial. Des Noirs américains utilisent à la blague l'expression «Charged for driving while Black» pour désigner toutes ces fois où ils sont arrêtés sur la route sans raison aucune, non pas pour ce qu'ils font, mais pour ce qu'ils sont. Coupables, aux yeux des policiers, de «conduire en étant Noirs»...

Pour les manifestants étudiants, on a noté depuis 2012 un phénomène semblable. Combien ont été tabassés ou arrêtés non pas pour ce qu'ils font, mais pour ce qu'ils sont? Simplement coupables de manifester en étant étudiants...

Aux dernières nouvelles, la liberté de manifester n'était pas réservée uniquement aux gens qui pensent comme nous. On ne peut s'en prendre de façon préventive à tout un groupe de manifestants dont on désapprouve le message sous prétexte qu'il se trouverait parmi eux quelques casseurs. Car comme le soulignait la Commission spéciale d'examen des événements du printemps 2012, cette façon de procéder sert finalement plus les intérêts des casseurs que ceux des citoyens pacifiques, qui voient leur droit de manifester bafoué. L'objectif de la police devrait être de cibler les gens qui ont commis un acte criminel ou qui s'apprêtent à en commettre un, pas de bafouer les droits de tous les manifestants.

«Oui, mais ils refusent de donner leur itinéraire», répliquera-t-on. Comme je le disais, on peut trouver ce refus malavisé. Mais force est de reconnaître que tous les manifestants ne sont pas égaux devant ce fameux règlement sur l'itinéraire. Dans Le Devoir, samedi, ma consoeur Marie-Andrée Chouinard le montrait clairement, exemples à l'appui. Devant deux groupes de manifestants pacifiques sans itinéraire, l'un étudiant, l'autre pas, les policiers n'interviennent pas de la même façon. Gaz irritant et charge des policiers pour les étudiants. Encadrement sans chichis pour des groupes féministes ou d'autres groupes de revendication. Deux manifs, deux mesures. Pourquoi?

Bien des gens croient que le fait de participer à une manifestation déclarée «illégale» rend légitime toute forme de répression policière et oblige les manifestants à renoncer à tous leurs droits. Après tout, ils l'ont bien cherché, n'est-ce pas? Dans les faits, on ne peut justifier tous les excès au nom de la sécurité. C'est d'ailleurs ce que concluait en septembre dernier le juge Daniel Lavoie de la Cour des petites créances, qui a condamné le Service de police de la Ville de Québec à verser 4000$ à un homme qui avait été arrêté pendant une manifestation du printemps 2012.

L'homme participait à une manifestation étudiante pacifique qui, faute d'itinéraire fourni à la police, avait été déclarée illégale. Comme 83 autres personnes, il a été arrêté, menotté et détenu pendant plus de trois heures, pour une simple infraction au Code de la sécurité routière (avoir occupé la chaussée publique illégalement). Dans sa poursuite, il reproche à la Ville de Québec d'avoir porté atteinte à son droit de manifester librement. Le juge Lavoie lui a donné raison.

«Les méthodes policières utilisées lors des événements ont eu à l'évidence un effet oblique dominant, soit de réprimer de façon disproportionnée l'exercice de la liberté d'expression dans un endroit public au sein d'un groupe de manifestants pacifiques», lit-on dans le jugement.

Le maire Labeaume s'est empressé de le contredire: «Un juge a décidé ça, mais moi, personnellement, je pense que les policiers de Québec ont très bien travaillé et je les soutiens dans tout ça.»

Si le maire Labeaume le dit...

* À qui la rue? Répression policière et mouvements sociaux, Collectif sous la direction de Francis Dupuis-Déri, Écosociété, 2013.

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