Le vrai du faux

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Il existe assez de vraies atrocités commises contre les femmes dans le monde pour ne pas avoir à en inventer de fausses. C'est pourtant ce qu'a fait le ministre Jason Kenney en publiant sur Twitter des photos trompeuses de femmes voilées enchaînées et d'une fillette au bord des larmes pour promouvoir l'intervention militaire canadienne contre le groupe État islamique (EI).

Les photos en question ont été publiées à l'occasion de la Journée internationale de la femme. Elles accompagnaient un message de remerciement du ministre de la Défense aux Forces armées canadiennes pour leur lutte contre «la campagne de l'EI pour réduire les femmes et les fillettes à l'esclavage».

Le hic, c'est que, contrairement à ce que laisse croire le message du ministre, aucune des photos publiées ne montre des femmes et des fillettes réduites à l'esclavage par l'EI. La première photo, où on voit des femmes enchaînées drapées de noir de la tête aux pieds, a vraisemblablement été prise lors d'une cérémonie religieuse musulmane chiite, l'Achoura. Il s'agit d'une reconstitution faite chaque année pour commémorer la bataille de Kerbala, à la suite de laquelle des femmes ont été enchaînées et forcées de faire une longue marche, m'explique Mohamed Ourya, de l'Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord de la chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM.

Quel rapport avec les femmes réduites à l'esclavage par l'EI? Aucun. Il s'agit ici de théâtre, comme en font aussi les chrétiens quand ils rejouent les scènes de la Passion du Christ à Pâques.

Quel rapport avec le groupe État islamique? Aucun, non plus. Cette cérémonie est chiite. L'EI est un groupe radical sunnite. Les chiites sont ses ennemis. L'EI a massacré des centaines de chiites en Syrie et en Irak.

Les choses ne s'arrangent guère avec la deuxième photo publiée par le ministre Kenney, montrant une fillette au bord des larmes, prétendument mariée de force. Il s'agit d'une capture d'écran tirée d'une vidéo qui circule sur l'internet depuis plusieurs mois, faussement présentée comme une cérémonie de mariage forcé. Dans les faits, la vidéo a été prise lors d'un concours de récitation coranique. La fillette fait une erreur en récitant des versets du Coran. Elle est embarrassée. Elle se met à pleurnicher, avant d'être consolée par l'homme à ses côtés.

Quel rapport avec le sort des fillettes réduites à l'esclavage par l'EI? Encore là, aucun. Le détournement de sens est complet.

Quelles vérifications le ministre a-t-il faites avant de publier ces photos? J'ai posé la question à son attachée de presse. Je n'ai pas eu de réponse.

On pourrait dire que c'est la faute à Google, qui sert ces images pêle-mêle à quiconque tape avec empressement «État islamique» et «femmes» dans le moteur de recherche. Mais est-ce trop demander d'un ministre qu'il fasse un peu plus qu'une recherche Google pour alimenter ses déclarations publiques?

Depuis lundi, La Presse Canadienne et plusieurs autres médias ont relevé, sources crédibles à l'appui, que les photos publiées par Jason Kenney étaient trompeuses et hors contexte. Le ministre aurait pu publier un erratum. Il aurait pu effacer ses photos trompeuses. Il aurait pu les remplacer par de vraies photos d'atrocités commises par le groupe État islamique contre des femmes et des enfants. Femmes yézidies violées, mariées de force ou vendues par les djihadistes en Irak. Enfants de minorités vendus comme des esclaves sexuels, décapités ou crucifiés. La galerie des horreurs bien réelles commises par l'EI se suffit à elle-même.

Bref, le ministre Kenney aurait pu faire preuve d'un minimum de rigueur. Mais au moment d'écrire ces lignes, les photos trompeuses publiées sur son fil Twitter n'avaient toujours pas été effacées. Pourquoi? J'ai aussi posé la question à l'attachée de presse du ministre. Je n'ai pas eu de réponse. Son cabinet est-il à ce point occupé à fabriquer des peurs qu'il n'a pas le temps de s'embarrasser de faits?

Passe encore s'il s'agissait de désinformation relayée par un citoyen ordinaire. Mais Jason Kenney n'est pas un citoyen ordinaire. Il est ministre de la Défense, ce qui lui confère des pouvoirs extraordinaires. Comme celui de faire la guerre, par exemple. Est-ce trop demander qu'un homme occupant de telles fonctions ne confonde pas rumeur et réalité?

La réalité est déjà assez inquiétante. Inutile d'en rajouter.

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