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Ces prisons appelées «écoles»

Yohan et Shifra en famille. Le couple a... (PHOTO ARCHIVES LA PRESSE)

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Yohan et Shifra en famille. Le couple a quitté la communauté hassidique Tosh de Boisbriand il y a près de cinq ans.

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Si le ministre de l'Éducation, Yves Bolduc, veut comprendre l'urgence de régler le problème des écoles hassidiques parallèles, il devrait rencontrer Yohan et Shifra.

Yohan et Shifra ont grandi dans la communauté hassidique Tosh de Boisbriand. Une communauté juive ultra-orthodoxe qu'ils ont dû fuir il y a près de cinq ans pour pouvoir offrir à leurs enfants ce qu'eux-mêmes n'ont jamais eu: une éducation laïque digne de ce nom.

«Le gouvernement est le seul qui a le pouvoir de changer les choses, de protéger ces enfants. Il ne le fait pas. Pourquoi?», demande Yohan, indigné.

Endoctrinement, lavage de cerveau, propagande fondamentaliste, abus... Ce sont les mots qu'utilisent Yohan et Shifra pour qualifier l'éducation qu'ils ont reçue dans les écoles hassidiques. L'enseignement du français, des mathématiques et de l'histoire y était minimal, surtout pour les garçons qui, dès 13 ans, sont contraints à ne faire que des études religieuses.

Les écoles ne sont-elles pas surveillées par les inspecteurs du ministère de l'Éducation? «Quand les inspecteurs passaient, on le savait à l'avance, raconte Shifra. Je me rappelle que les professeurs mettaient des posters au mur pour faire semblant que nous faisions beaucoup de leçons de français!»

Quant aux manuels scolaires, ils étaient tous censurés, dit-elle. «Avant le début de l'année scolaire, on fait disparaître des manuels tout ce qui n'est pas en phase avec notre culture. Comme les images de télé, par exemple...»

«On nous fait croire dans la communauté que l'enseignement laïque est nuisible pour l'âme», explique Yohan.

Lorsqu'elle a terminé l'école secondaire, Shifra, qui est douée pour les langues, dit qu'elle avait l'équivalent d'une quatrième année. «À Boisbriand, l'école n'était pas trop surveillée par le gouvernement. Alors les cours de français avaient été coupés du curriculum!»

Quand Shifra a quitté la communauté hassidique, elle s'est inscrite à des cours de français pour immigrants dans Côte-des-Neiges. Elle qui avait grandi en yiddish à Boisbriand était comme une exilée dans son propre pays. Elle devait tout apprendre. La langue, oui. Mais surtout la liberté et son vertige.

***

Même s'il a 36 ans, Yohan a l'impression d'être comme un enfant de 5 ans. Évadé d'une prison où on l'aurait enfermé avec la complicité du gouvernement.

«Le lavage de cerveau nous empêche de demander de l'aide. Je ne savais pas ce qu'était le 9-1-1. Je ne savais rien sur les droits humains, la police, la justice...»

Il me parle comme me parlerait un réfugié, survivant d'une dictature où tous ses droits auraient été bafoués. «C'est pire encore, me dit-il. Car un réfugié peut s'appuyer sur la culture de sa terre natale. Moi, je n'ai même pas ça. Je suis invalide!»

Yohan est en colère. Très fâché contre le gouvernement qui a failli à son devoir de faire respecter la Loi sur l'instruction publique. Comme si les enfants hassidiques n'avaient pas les mêmes droits que tous les autres enfants québécois.

Le problème des écoles hassidiques parallèles n'est pourtant pas nouveau. Dès qu'un cas est médiatisé, les politiciens promettent de s'en occuper. Mais une fois les projecteurs éteints, plus rien. Les gouvernements passent, les écoles illégales restent.

Il y a quelques mois, Yohan a écrit à l'ancienne ministre de l'Éducation pour dénoncer cette situation. Il n'a jamais reçu de réponse. Avec d'autres ex-hassidiques privés d'éducation laïque, il songe maintenant à intenter un recours collectif.

Que ferait-il s'il était ministre de l'Éducation? «Je ferais comme les gouvernements en Europe. Pensez-vous qu'en Europe, ils pourraient s'en tirer pendant 50 ans sans offrir une instruction appropriée aux enfants?»

Les grands-parents des hassidim d'Outremont, originaires de Hongrie ou de Pologne, ont tous fréquenté l'école «ordinaire», rappelle ce passionné d'histoire juive. «Ce sont les parents qui se chargeaient des études religieuses, avant ou après les heures de classe. Mais le jour, ils allaient à l'école comme tout le monde.»

***

Depuis qu'ils ont quitté la communauté hassidique, Yohan et Shifra disent avoir été assaillis d'appels à l'aide de coreligionnaires qui veulent suivre leurs pas. Derrière les portes closes, la détresse qui se vit dans la communauté serait immense. Bien des gens veulent fuir. Tant et si bien que le couple cherche à mettre sur pied un organisme pour les guider, comme il en existe à New York.

Rompre avec la communauté exige du courage. Il me faudrait plus qu'une chronique pour raconter tous les obstacles que Yohan et Shifra ont dû franchir dans leur course vers la liberté.

Les couples qui quittent ensemble la communauté sont rarissimes. Solidaires, amoureux, Yohan et Shifra ont eu la chance de pouvoir compter l'un sur l'autre. C'est Yohan qui a convaincu Shifra qu'ils devaient partir. En cachette, il a lu des auteurs juifs qui ont forgé son esprit critique. «Au début, j'avais peur, raconte Shifra. J'ai compris que je le faisais pour mes enfants.»

La communauté a tenté de lui mettre des bâtons dans les roues. Car Shifra était une voix connue dans l'univers juif ultra-orthodoxe. Elle composait des chansons faisant l'apologie de la culture hassidique. Des chansons qu'elle qualifie maintenant de «lavage de cerveau». «Mon départ était vu comme une grande menace pour la communauté. Comme si on disait: «Voyez la fille qui a écrit toutes ces belles chansons... Eh! bien! Elle a changé d'avis!» »

***

L'histoire de Yohan et Shifra n'est pas unique. Au Québec, des centaines, voire des milliers, d'enfants juifs ultra-orthodoxes sont privés de leur droit à l'éducation. Même dans des écoles officiellement «légales» au moment du passage des inspecteurs. Que fait l'État? Non seulement il ne se soucie pas du bien-être de ces enfants, mais encore il subventionne un système qui leur nuit, croit Yohan. «Si ce n'était pas du gouvernement, la secte ne serait pas une telle prison.

«Pourquoi est-ce ainsi?», me demande-t-il, furieux.

Cela faisait presque trois heures que nous discutions. Yohan était intarissable. Dans son regard, toujours la même indignation. Je n'avais pas de bonnes réponses à lui offrir. «Peut-être que le gouvernement a peur de se faire accuser d'antisémitisme?»

- Et après? Qu'est-ce qui est le plus important? Ce que les gens vont dire ou le sort de milliers d'enfants dont la vie est ruinée?




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