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Le printemps des cordonniers

Deux ans après la destruction de leur commerce,... (PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE)

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Deux ans après la destruction de leur commerce, les cordonniers Gilles St-Aubin et Monica Turcotte ont enfin pu rouvrir leurs portes grâce aux dons de leurs clients.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

À la Cordonnerie Monkland cette semaine, la toute première paire de sandales à réparer est arrivée. Des sandales blanches comme une promesse que Gilles et Monica attendaient depuis trop longtemps.

Il fallait voir le printemps dans leurs yeux quand j'ai poussé la porte de leur nouvelle cordonnerie de la rue Sherbrooke, dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce. La dernière fois que je leur avais parlé, c'était il y a deux ans. Gilles et Monica avaient les traits tirés, la gorge serrée. Un incendie venait de détruire leur commerce, l'une des dernières cordonneries d'artisans à Montréal.

En quelques minutes, 21 ans de travail ont été réduits en cendres. Gilles St-Aubin et Monica Turcotte devenaient des cordonniers sans cordonnerie. Sans eux, tout le quartier boitait un peu.

Mais l'histoire ne s'arrêtait pas là. Des cendres de leur commerce, un élan de solidarité est né. Devant la boutique détruite de Gilles et Monica, des clients se sont arrêtés pour les serrer dans leurs bras, leur offrir du thé, une épaule, du café, de l'aide, un poème...

Même si Gilles et Monica n'habitent pas le quartier, le quartier les avait adoptés. Il avait vu Monica, il y a plus de 20 ans, enceinte jusqu'aux oreilles. Il avait vu dans la vitrine l'affiche griffonnée en vitesse par Gilles le jour de l'accouchement. «Le bébé arrive. De retour un jour.» Il avait vu leurs enfants grandir et tout le coeur qu'ils mettaient dans leur travail. Bref, il n'était pas question de les laisser tomber.

Pour les aider à se relever, certains ont voulu leur donner de l'argent. Mais cela rendait les cordonniers trop mal à l'aise. Avec l'aide de la directrice de la banque, des fidèles clientes ont décidé d'organiser une collecte de fonds. En quelques semaines, 30 000 $ ont été amassés pour permettre à la cordonnerie de renaître dans le quartier. Sans compter l'avalanche de messages de reconnaissance et d'encouragement.

Les cordonniers, touchés et surpris par cette générosité, ont encore les yeux embués quand ils en parlent.

Des mois plus tard, plusieurs lecteurs m'ont écrit en demandant: «Où sont donc passés les cordonniers?» Ils avaient disparu sans laisser d'adresse ni de note dans la vitrine. Leur ancien local avait été repris par le restaurant voisin. Les commerçants d'à côté haussaient les épaules quand des clients demandaient de leurs nouvelles.

En fait, Gilles et Monica sont d'abord passés par plusieurs mois de désespoir. Leur ancien bail tirait à sa fin et ils ont vite réalisé que, pour des artisans, trouver un local à louer à prix raisonnable avenue Monkland était devenu une mission impossible. Ils tenaient à rester dans le quartier, auprès des clients qui les avaient soutenus. Mais comment faire?

Pendant des mois, pour arriver à joindre les deux bouts, Gilles, lui-même fils de cordonnier, a travaillé à temps partiel dans la cordonnerie de son frère et de sa soeur à Saint-Lambert. Monica a gardé ses petits-enfants. La fin de semaine, ils sillonnaient ensemble les rues du quartier à la recherche d'un local. Mais après des mois de recherches infructueuses, ils ont commencé à se dire qu'ils n'y arriveraient jamais. Notre monde n'est plus fait pour les artisans.

Découragé, Gilles a même pensé abandonner la cordonnerie pour trouver un autre emploi. Jusqu'à ce que le couple tombe sur ce salon de coiffure à l'abandon de la rue Sherbrooke, entre les avenues Royal et Draper, pas très loin de son ancienne cordonnerie. Le local n'était pas encore à louer, mais il le serait bientôt, lui a dit le propriétaire. Il y avait enfin de l'espoir.

C'est ainsi qu'un an et demi après l'incendie, la Cordonnerie Monkland a pu renaître rue Sherbrooke. Même nom, autre rue. Quand le père de Gilles, âgé de 84 ans, y est entré pour la première fois, il était vraiment content. «C'est beau! Je vais venir t'aider!»

«On n'y serait jamais arrivés sans l'aide des gens», dit Gilles, les yeux embués. «On veut vraiment dire à tout le monde un gros merci!», ajoute Monica.

L'argent de la collecte de fonds était demeuré dans un compte de la Banque Royale jusqu'à ce que les cordonniers trouvent le nouveau local. Cela leur a permis de transformer le salon de coiffure en cordonnerie et d'acheter tout le nécessaire pour reprendre leur travail. L'emblème de l'ancienne cordonnerie, une bottine géante de bois sculpté, avait pu être sauvé des flammes, presque intact. La bottine a été placée bien en vue derrière le comptoir.

Pour le reste, rien n'a changé. Monica continue de s'occuper du cirage et du social. Gilles, plus silencieux dans son coin, s'occupe des gros travaux. Talons, semelles, coutures...

Tous les anciens clients n'ont pas encore appris la bonne nouvelle. Il n'y a ni téléphone ni ordinateur à la cordonnerie. On y vit encore à l'époque du bouche-à-oreille. Gilles me raconte que jusqu'à la semaine dernière, il n'avait encore jamais navigué sur l'internet. La voisine chocolatière, qui a fait tester tous ses chocolats de Pâques par les cordonniers, n'en revenait pas. Elle leur a donné un coup de main. «Elle nous a mis sur l'internet!», dit Monica en riant.

Mais mieux encore que l'internet, il y a le printemps. Des gens qui ont entendu la bonne nouvelle, d'autres au gré du hasard, réapparaissent, les bras chargés de chaussures. «Enfin! On vous a retrouvés!»

«On ne fait pourtant rien de spécial! On fait juste réparer les bottines!», répète Monica avec humilité. Mais tant de coeur dans les bottines, ça ne s'oublie pas.




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