La rive et le rêve

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Le 27 décembre 2008, j'ai raconté dans ces pages une histoire tragique. Celle de Talent, un réfugié congolais qui, la veille de Noël, avec ses enfants, déposait des fleurs sur une tombe. La tombe était celle de sa femme, Soki. Morte à 27 ans, au bout de son sang, à la suite d'une fausse couche.

L'histoire ne s'est pas passée en Afrique. Elle s'est passée ici même, dans un hôpital de Montréal, dans ce pays où Talent et Soki s'étaient réfugiés pour ne pas mourir.

Au Congo, Talent était l'enquêteur principal de l'Association africaine des droits de l'homme. Il a survécu à la torture et à des tentatives d'assassinat. Soki était infirmière. Ils se sont rencontrés dans un hôpital. Soki l'aidait à prendre des photos des blessés. Au chevet de l'horreur, une histoire d'amour est née.

Pour survivre, Talent a été obligé de s'exiler en 2003. Soki l'a suivi avec les enfants. Ils ont déposé tous leurs espoirs à Montréal. «C'est un pays pour les femmes, ici», disait Soki, qui avait foi en l'avenir. Elle était retournée aux études pour pouvoir travailler comme infirmière. Pour nourrir la famille, Talent travaillait d'arrache-pied dans le fin fond de la forêt au Lac-Saint-Jean, à faire du débroussaillage.

Ils se disaient que, dans ce pays en paix, tout était possible. Tout, mais pas ça. Pas mourir à 27 ans à la suite d'une fausse couche.

J'ai donc raconté cette histoire d'une tristesse infinie un 27 décembre, il y a quatre ans. Marc Boulanger, avocat de Québec spécialiste en responsabilité médicale, se trouvait à Montréal pour le congé des Fêtes. Le hasard a fait qu'il a lu La Presse ce matin-là. Il a été bouleversé par la photo de Talent et de ses six enfants (dont deux sont adoptés) en train de se recueillir sur la tombe de Soki. Photo crève-coeur d'un homme noir, immigré, pauvre, déraciné, dont la femme meurt dans des circonstances dramatiques... Et de cette petite de 3 ans qui sait que sa seule façon d'aller «voir maman», c'est d'aller au cimetière.

Ce jour-là, l'avocat m'a envoyé un petit mot. «Je ne manque pas de travail, m'a-t-il dit. Je ne suis pas en mal de publicité. Je ne veux pas que vous parliez de moi. Mais j'aimerais pouvoir aider cette famille démunie à obtenir justice.»

C'est ainsi que Talent a pu intenter l'an dernier une poursuite civile contre le Dr Kenneth L. Chan, l'obstétricien-gynécologue qui était de garde à l'hôpital Santa Cabrini la nuit du drame. Selon la poursuite, le Dr Chan s'est montré peu empressé de se rendre au chevet de Soki et n'a pas pris les décisions qui s'imposaient. L'affaire s'est conclue récemment par un règlement à l'amiable assujetti à des clauses de confidentialité.

Rien ne peut ramener Soki à la vie. Mais pour Talent, ce règlement est une étape symbolique qui lui permet d'espérer en finir avec son deuil.

Pour vraiment en finir et passer à autre chose, Talent attend la décision du Collège des médecins. En novembre 2011, devant le comité de discipline du Collège, le Dr Kenneth L. Chan, qui a démissionné de l'hôpital Santa Cabrini, a plaidé coupable aux cinq chefs de plainte qui pèsent sur lui pour la mort de Soki. Il a reconnu n'avoir pas pris tous les moyens pour poser un diagnostic avec la plus grande attention. Il était de garde à la maison. Il ne s'est pas présenté au chevet de Soki malgré des informations alarmantes communiquées par l'infirmière des urgences. Il n'a pas assuré la prise en charge ni le suivi de Soki, morte au bout de son sang au lendemain de son admission d'urgence à l'hôpital.

Une radiation de deux mois a été demandée par les avocats des deux parties. Mais plus d'un an après la première comparution du Dr Chan devant le conseil de discipline, la décision se fait toujours attendre. Elle devrait être rendue «dans les prochaines semaines», me dit-on. En attendant, Talent a l'impression que la plaie est encore ouverte.

Ce qui le console, dans toute cette histoire, c'est la chaîne solidaire qui s'est créée autour de sa famille. Me Marc Boulanger a mis à contribution toute son équipe. Il a aussi pu compter sur l'aide de son père, le Dr Marcel Boulanger, humaniste dans l'âme, bouleversé par cette histoire.

Pour monter le dossier et se frayer un chemin dans le monstrueux labyrinthe bureaucratique des poursuites judiciaires, Talent a aussi eu la chance d'avoir à ses côtés l'écrivain Pierre Nepveu, qu'il appelle Papa Pierre. Du temps où tous les rêves étaient permis, Talent avait suivi un cours de poésie québécoise à l'Université de Montréal. Pierre Nepveu était son professeur. Ils se sont liés d'amitié. Quand est survenue la tragédie, le professeur est devenu un grand frère. Il a aidé Talent dans toutes ses démarches. Il l'a soutenu au moment où il aurait pu s'effondrer.

Pendant toute la durée de son combat, Talent a ainsi pu compter sur tous ceux qu'il appelle ses anges gardiens. Françoise Parc, Nathalie Giard, Maman Diane et tant d'autres. Je sais qu'il fronce les sourcils en voyant que je ne peux tous les nommer ici... «Grâce au soutien de tous, j'ai pu tenir debout jusqu'à ce jour, confie-t-il. Je n'ai pas assez de mots pour dire merci.»

Talent continue de faire du débroussaillage en forêt pour faire vivre sa famille. Quand il en aura fini avec son deuil, il aimerait retourner à l'université, en droit, en criminologie ou en service social. Un vieux rêve que la vie, devenue survie, l'avait forcé à abandonner. Voilà un homme qui a traversé l'océan, au sens propre comme au figuré. En route, il a vécu plus d'un naufrage. Rien ne peut effacer sa tragédie et celle de ses enfants. Mais envers et contre tous, porté par une vague solidaire, épuisé et reconnaissant, le voilà qui aperçoit la rive. Et même la possibilité d'un rêve.

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