Petit trésor posthume

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Un vendredi de novembre, il y a 10 ans, deux étudiants frappaient à la porte de l'écrivain Émile Ollivier. Ils voulaient l'interviewer pour un travail universitaire. L'écrivain s'est plié à l'exercice avec une grande générosité. Il leur a parlé de l'écriture et de la vie, de Montréal et de Port-au-Prince...

C'était le 8 novembre 2002. Le 10, Émile Ollivier est mort, terrassé par une crise cardiaque. Il n'avait que 62 ans et toute une vie de combat contre la maladie dont il ne parlait pas.

En tentant de ranger sa vie dans des boîtes lors d'un récent déménagement, Patrice Beaulieu, un des étudiants devenuadulte, a retrouvé cette entrevue qui l'avait bouleversé. Une vieille cassette poussiéreuse, un travail de session annoté et tant de souvenirs. Le sentiment étrange d'avoir entre les mains les dernières réflexions de cet auteur qu'il admire. Le souvenir d'un écrivain généreux, mort trop tôt, laissant derrière lui des lecteurs orphelins et un roman inachevé (La Brûlerie, très beau roman posthume sur le quartier Côte-des-Neiges).

Patrice m'a envoyé cette entrevue comme on envoie un hommage à la mer, y voyant une belle façon de célébrer le 10e anniversaire de la mort d'Émile Ollivier. On y lit les dernières pensées de l'écrivain et sociologue d'origine haïtienne, forcé de s'exiler en 1965 après avoir été emprisonné sous le régime Duvalier. Moi qui regrette de n'avoir jamais eu l'occasion d'interviewer Émile Ollivier, j'ai eu le sentiment d'y découvrir un petit trésor posthume.

Dans cette entrevue, Ollivier parle de la littérature comme de son «luxe exquis» qui lui permet de se connaître, de se dévoiler à lui-même. Il raconte qu'il est toujours étonné à la fin d'une oeuvre de voir qu'il y avait «ça» en lui.

Qu'est-ce que vous voulez le plus communiquer par vos écrits? lui ont demandé les étudiants. «Je ne suis ni animateur de radio ni facteur! Ce n'est pas une question que je me pose! Pour moi, l'écriture est d'abord un vice. Il faut être insatisfait de l'ordre du monde pour se livrer à cette activité. Il me semble donc que j'essaie de témoigner de ma singularité et de mon expérience d'individu dans un monde qui m'apparaît chaotique, mais ce n'est pas de volonté délibérée.»

Avez-vous des inhibitions? «Comme tout le monde!», a répondu l'écrivain. «Oui, il y a des pannes sèches, mais aujourd'hui, je ne m'en fais plus. J'ai d'ailleurs de nombreux moyens pour les contrer: soit en relisant ce que j'ai fait la veille, soit en prenant des notes. Même quand on n'écrit pas, on écrit. Une fois, j'ai rencontré Gaston Miron et je lui ai dit: «Gaston, ça fait longtemps que tu n'as rien publié!» Et il m'a répondu: «Bien, je prends des notes!»»

À propos de l'avenir du livre et des jeunes plus portés vers l'écran que vers le livre: «Il y a, certes, plusieurs jonctions faites avec les médias électroniques, mais je ne suis pas prêt à dire que l'écriture est menacée. L'objet «livre» sera peut-être différent: dans l'antiquité, c'était un rouleau. Il deviendra peut-être un écran cathodique dans le futur, mais les gens vont continuer à l'utiliser.»

À propos des différences entre Montréal et Port-au-Prince en ce qui a trait à l'écriture: «Être écrivain en Haïti, ça n'existe pratiquement pas, car c'est un pays d'analphabètes - 85% du pays ne sait ni lire ni écrire. Quelqu'un qui veut être écrivain en Haïti doit écrire, s'éditer lui-même et aller vendre ses livres dans la rue. La plupart du temps, les gens qui achètent le livre le font plus pour aider l'écrivain que pour le lire.»

Ici, nous sommes gâtés, ajoutait-il. «Le Québec, c'est miraculeux, et il est vu de cette façon par l'extérieur. Comment un pays qui ne compte que sept millions d'habitants a pu produire autant d'écrivains, autant d'éditeurs et autant de lecteurs?»

Émile Ollivier, dont l'oeuvre est marquée par l'exil et l'errance, disait souvent qu'il se sentait «Québécois le jour, Haïtien la nuit». Avec humour, il se qualifiait de «schizophrène heureux». Dans un recueil qui lui rend hommage (1), son ami Dany Laferrière note que contrairement à beaucoup d'intellectuels haïtiens, Ollivier ne réduisait pas le Québec à Montréal. Il a vécu et enseigné en Abitibi. Ce pays l'impressionnait à bien des égards. Pour lui, il fallait savoir passer de l'exil à l'immigration.

«Je ne sais pas dans quelle disposition la mort l'a surpris, écrit Dany Laferrière. Comme un Québécois né en Haïti ou comme un Haïtien ayant vécu longtemps au Québec? Je crois qu'en définitive, ce qui compte, c'est cette oeuvre lumineuse qu'il nous a laissée, même si pour la mettre au monde il a dû faire de terribles sacrifices.»

OEuvre lumineuse, oui, qu'il est toujours temps de découvrir. Pour défier la vraie mort qu'est l'oubli.

(1) Émile Ollivier: un destin exemplaire. Sous la direction de Lise Gauvin. Mémoire d'encrier, 2012.

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