Le mépris

Rima Elkouri
La Presse

Ainsi le magazine Maclean's donne un coup de matraque au Québec et à ses étudiants grévistes avec une (autre) une controversée. Sous le titre «La nouvelle classe dirigeante du Québec», on voit un manifestant masqué, aux airs de terroriste. Le sous-titre propose de nous expliquer comment un groupe d'étudiants qui dit réclamer son dû est «parti en guerre» et a fait «fermer la province». Tout cela «pour 325$», précise-t-on, en tordant les faits pour mieux tourner l'affaire au ridicule.

Plusieurs y ont vu un nouvel exemple de «Quebec bashing» de la part du magazine canadien-anglais qui, il y a deux ans, photo d'un Bonhomme Carnaval mafieux à l'appui, avait qualifié le Québec de «province la plus corrompue du Canada». Ils n'ont sans doute pas tort. Qu'un magazine national, qui est l'équivalent canadien du Time, propose une page couverture aussi tendancieuse est plutôt navrant. Qu'importe si le reportage à l'intérieur est plus posé, la une tapageuse enterre dès le départ toute forme de nuance. Elle donne une image faussée et risible de l'importante crise sociale qui secoue la province. Elle laisse entendre que le Québec est une société d'incapables prise en otage par des enfants gâtés qui la terrorisent pour 325$ de plus dans leurs poches.

Il y a là un bel amas de demi-vérités, de préjugés et de mépris. Un mépris qui fait des manifestants québécois les têtes de Turc (ou de Grec) d'une partie du Canada anglais. Samedi dernier, la chroniqueuse Margaret Wente du Globe and Mail a ridiculisé les étudiants grévistes et leur «célèbre modèle québécois» en disant qu'ils étaient les Grecs du Canada. D'après elle, les citoyens grecs qui rejettent les mesures d'austérité et les étudiants québécois qui rejettent la hausse des droits de scolarité partagent la même mentalité. Une mentalité de parasites qu'elle résume ainsi: «L'État nous doit tout, et si nous ne l'obtenons pas, nous allons faire une émeute!»

Alors que les Grecs ont au moins deux ou trois bonnes raisons de se révolter, les étudiants québécois ne seraient que des enfants gâtés qui hurlent le ventre plein, aux yeux de Mme Wente. «Peu auront à lésiner sur les mokaccinos ou à travailler de leurs mains», écrit-elle. En réalité, plus de 60% des étudiants québécois travaillent pour payer leurs études. Leur salaire annuel moyen est de 9000$, en dessous du seuil de pauvreté. La dette moyenne d'un bachelier s'élève à 14 000$. On est un peu loin de la croisière en Grèce. Qu'importe. Pour Mme Wente, les étudiants sont des profiteurs masqués, indignes héritiers d'un ridicule modèle québécois distinct dont le ROC ne veut pas, compris?

Le mépris à l'égard du mouvement étudiant québécois n'est pas une création anglo-canadienne. Il est nourri par une partie de la (vraie) classe dirigeante du Québec, qui tente de marginaliser le mouvement en le réduisant à des groupuscules marxistes radicaux ou de le discréditer en l'associant à la violence ou à l'intimidation - exactement comme le fait la une du Maclean's. Cette vision des choses déforme grossièrement la réalité - quiconque a mis les pieds dans une manifestation le sait. Mais elle semble largement partagée par bien des Québécois indifférents au sort de ceux qui reçoivent des coups de matraque et qui se contentent de l'amalgame «manifestant = casseur».

«Je n'ai jamais été témoin d'une telle violence à l'égard d'un groupe social au Québec», a écrit le professeur de philosophie Christian Nadeau dans une lettre ouverte aux étudiants en grève. «Je n'ai jamais vu un tel mépris du gouvernement à l'égard de ses propres citoyens. Je n'ai jamais vu une telle arrogance d'un trop grand nombre de journalistes et de chroniqueurs devant ceux qui pourraient leur apprendre à écrire et à s'exprimer décemment.»

Il est vrai que la une du Maclean's trompe en donnant à la lutte étudiante le visage d'un manifestant masqué aux airs de djihadiste qui ne reflète aucunement le mouvement. Il est vrai qu'on y tourne les revendications des étudiants au ridicule en disant qu'ils font la guerre «pour 325$». On met l'accent sur le montant annuel de la hausse prévue au départ, qui paraît dérisoire, plutôt que de parler d'une augmentation de 75% sur cinq ans ou du montant total de 1625$. On passe évidemment sous silence l'essentiel - le choix de société et la vision de l'éducation défendus par le mouvement étudiant qui, quoi qu'on en dise, ne se résument pas à des questions comptables. Mais le magazine ne va jamais aussi loin que le gouvernement québécois lui-même avec sa rhétorique de vendeur de meubles appliquée au monde de l'éducation. Imaginez le titre trompeur et méprisant: «Ils font fermer la province pour 50 sous par jour»... Imaginez ensuite le tonnerre de casseroles.

Pour joindre notre chroniqueuse : relkouri@lapresse.ca

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